Contretemps et événements

Pierre-Yves Soucy

 

 

 

Des temps terribles étaient venus pour G… K… 
Sa seule consolation était que des temps semblables
étaient venus pour presque tous.
S. I. Witkiewicz

Quel que soit son engagement dans les événements actuels, chacun puise,

pour s’orienter dans le monde et le pénétrer, dans un stock d’une vie déjà vécue.
Botho Strauss

Une simple affaire de technique d’action et de contrôle : un même temps pour tous, tous pour un même temps, sur le modèle de l’organisme à l’image du pendule. Le temps mesurable et mesuré.

Ainsi semble être le mot d’ordre touchant au recouvrement du temps dans le cours de la modernité, cette modalité normative du temps s’étant approfondi au fil du temps. Au point que les rapports à soi, aux autres comme au monde semblent tomber sous le coup d’un même impératif systémique, une même synchronisation au sein d’une mobilisation totale.

Le temps moderne ne se dispose plus comme le lieu de la contradiction ou de la dialectique, mais bien sous la figure de l’unité, de la simultanéité, de l’unidimensionnalité, de sorte qu’il semble se distribuer dans l’espace de façon homogène : un seul monde, un seul espace, un seul temps.

Le moderne, c’est le mouvement de fusion des temps vécus qui à d’autres époques pouvaient relever des rythmes différents du monde naturel ; c’est la réduction, sinon l’effacement systématique des temps distincts pour y substituer un seul temps valable pour tous.

Les contretemps désorientent les pratiques routinières acquises et répétées, et offrent des issues provisoires – un moment de méditation sur les conditions de la vie. Il est un fragment hétérogène du temps.

Le contretemps signale toujours de manière ponctuelle un écart dans le déroulement continu du temps qui le charge de significations aléatoires ou incertaines. Celles-ci se révèlent ainsi mobiles qu’infinies.

En cette époque présente fort accidentée, les contretemps peuvent prendre toutes les figures du retrait. Nous pouvons jouir d’un contretemps comme nous pouvons désespérer du cours du temps dont il devient maître.

Le contretemps peut parfaitement se situer aux antipodes du temps-mort. Il réintroduit une négativité comme il peut basculer du côté d’une positivité. Il est par définition mouvement, instant imprévisible, moment improbable, où tous les paramètres de la vie sont susceptibles de bouger.

Le contretemps peut apparaître comme un moment de retrait, de tension sans tension, d’arrêt, récusant la validité du sens d’une chaîne d’actions, celui de son annulation ou de sa poursuite sous d’autres modalités. Il incarne une baisse de tension, une réduction du stress qui nous le rend parfois bienvenu, favorisant l’avènement de ce qui nous était resté jusque-là inconnu.

Le contretemps est rupture de continuité sous l’effet de l’événement qui le détermine. Il se réapproprie le temps vécu comme passe-temps en refusant pour un temps toute réinsertion de nos gestes dans le cours du temps normalisé. Il se nourrit de l’événement qui l’aura suscité.

Du contretemps et de l’événement, il arrive que leurs tracés se recoupent au point de se confondre, ou s’écarter selon les enjeux inédits qu’ils engendrent. Force est alors de reconnaître que tout événement ne vient jamais seul ; tout comme il ne peut se libérer radicalement des scories et charges mimétiques qu’il laisse traîner sur son passage.

L’action humaine se déploie au pluriel. Les temps de ces actions épousent les dispersions qui se déclinent à l’infini. Mais alors qu’est-ce qui a changé ? Peut-être la nature du sentiment que l’on éprouve par rapport à l’espace.

Le contretemps ne fait pas qu’interrompre la succession des actions courantes et répétitives. Il désaccorde les modes de pensée qui l’accompagnent. Il peut aller jusqu’à faire taire l’ennui. Il peut engendrer l’acte créatif sous divers modes d’expression.

Le cours des temps modernes installe la répétition au cœur de la condition anthropologique de l’être humain comme cours inaltérable du devenir. Elle redéfinit notre appartenance à l’ordre du monde. Mais elle fabrique un simulacre de temporalité qui est un rapport problématique au temps : le temps perdu sur tous les écrans offerts à notre usage en témoigne largement.

La fabrique du temps normé au cœur des principes de l’économie moderne s’applique à toutes choses, à tous rapports entre les êtres. Il condamne leurs relations sans que l’échange ne soit aboli ; celui-ci devient échange indifférencié à l’autre, bien qu’il doit répondre à une rentabilité mercantile. En ce sens, il devient intolérant à l’endroit de tout contretemps.

« Nous avons eu un contretemps ! ». Le contretemps peut servir parfois d’alibi pour dissimuler une erreur, une ratée, sans pour cela convaincre l’interlocuteur ou le partenaire attentif. Sa seule évocation disculpe puisque rien n’est censé nous prévenir contre un contretemps.

Le véritable maître de nos existences : le hasard, lisait-on dans une chronique récente. Entendons, le hasard des événements dont l’inattendu peut porter autant ce qui est insidieux ou déroutant que ce qui est souhaité, espéré même.

Le contretemps saisi sous l’angle du hasard interrompt ou suspend pour un temps le cours des choses. Mais il ne vient pas seul ; ou plutôt, il ne peut surgir que dans l’instant d’un fait fortuit, imprévisible. Les uns disent qu’il s’agit d’un fait de hasard – le croisement inattendu de deux séries causales –, lequel peut faire aussi bien que mal les choses.

L’événement est un phénomène aléatoire : il est surgissement de ce qui n’était pas prévu et qui réoriente la pensée et l’action de manière négative ou positive selon le cas, tout comme il peut n’être que pure banalité.

L’événement à l’origine d’un contretemps peut tenir lieu d’occasion de crise, de tournant, créant un précédant que son avènement déploie, tel un sol nouveau où l’action et la pensée à venir peuvent poser pieds.

L’événement peut provoquer un basculement imprévisible de la vie. Il aura alors provoqué non pas une perte de temps, non pas un simple arrêt, une simple interruption dans la pensée et l’action. Il aura ouvert d’autres voies ou d’autres possibilités au point de renouveler le rapport au temps vécu non comme une perte de temps, mais comme le gain d’un temps sous la trajectoire sensible de l’avenir. Le contretemps, comme l’événement, ne peut être commandé.

L’événement produit une perturbation du temps captée sur le plan subjectif. Il s’affirme sous la forme d’un chambardement dans le déroulement du temps, d’un ébranlement dans l’instant ; il peut prendre pour un temps ou pour longtemps l’ascendant sur la vie intime, sur la vie sensible et la manière de voir le monde. Sa singularité tient alors au fait qu’il ne change jamais de place, paraît unique en son jaillissement, tout comme le contretemps.

Le contretemps produit un contre-mouvement sur lequel nous n’avons pas prise, mais qui, en bien des circonstances, perturbe de fond en comble le laisser-faire et le laisser-aller de la répétition, ces dérives quotidiennes qui savent si très bien nous saturer d’ennui.

Entre l’attente laissée à sa neutralité et l’action non encore amorcée, l’inattendu de l’événement s’infiltre d’un coup. Le contretemps devient événement et, possiblement, ouvre sur une fascination qui trouve ses points d’appui et sa légitimité non dans le passé de l’expérience acquise, mais dans la figure que peut représenter le futur en ses horizons.

Nous ne produisons pas les événements. Ils se produisent sans être motivés par quelque transcendance. Le contretemps comme événement se situe sur le seul terrain de l’immanence.

Si l’événement interrompt le temps au point d’introduire une faille dans la durée, et coupe court à l’hésitation entre l’attente et la réorientation de l’action. Le contretemps ne se réduit pas à une exaspération tenant d’une perte irréversible de temps – que depuis quelques siècles déjà nous tenons pour l’équivalent de perte d’argent.

Le plaisir que peut susciter un contretemps – mais ce peut être tout aussi bien un réel déplaisir, instants désagréables, ou encore un moment plus ou moins neutre – témoigne de ces instants d’indétermination où nous sommes appelés à induire, ou inscrire, d’autres temps, faits de ceux que l’on croyait être en mesure d’anticiper.

L’amour du contretemps est un sentiment qui ne relève pas d’une tendre abstraction, et encore moins d’une manière d’anticiper déjà saturée d’a priori. On ne peut jouir d’un contretemps que nous aurions projeté. Le contretemps comme projet est un contresens.

L’événement suscite dans l’instant une invitation à voir. Plus encore, il force le voir à voir plus intensément, à voir ce qui n’est pas vu parce que fréquenté, approché avec indifférence tenant du poids de l’habitude de voir les mêmes paysages au quotidien. L’événement accentue notre présence aux choses, aux êtres, au monde.

L’événement compromet la constance du temps. Le contretemps est une des figures du temps. Il remet en cause sa constance en même temps qu’il signale sa pérennité. Ce qui perdure, c’est la conscience que nous avons de sa pérennité sujette à ses moments de rupture.

L’événement abolit en un instant l’indifférence attachée à l’éternel présent : un présent sans qualité. Il participe à ce magma incontrôlable, de cette force générative ne tombant sous aucune maîtrise et dont la vigueur tient aux questionnements, aux interrogations, à l’éveil d’une pensée à l’égard de quelque chose ou de presque rien, mais qui vient modifier nos représentations du monde.

L’événement manifeste dans l’instant ce qui est tenu pour une attente non attendue. L’attente se voit abolie. Ce qui n’était pas attendu s’est produit de telle manière que toute la conscience, toute l’appréhension subjective, faudrait-il dire, s’y trouve mobilisée pour un temps. Il ruine pour ce temps toute attente, laquelle est investie d’un changement de rythme à jamais imprévisible.

L’événement n’est pas rappel, mais il rappelle tout ce que la conscience peut ramener dans l’instant afin de ne pas perdre pied, de ne pas basculer dans une désorientation complète dans le cours de notre attention non spécifique au monde et aux choses. Il engage alors une autre expérience, si ce n’est qu’il ouvre sur la possibilité d’établir une configuration d’expériences inédites.

L’événement peut conduire à une remise en question plus ou moins fondamentale de nos certitudes. Il provoque un étonnement aux effets positifs comme négatifs, jamais vécu auparavant. Il peut de ce fait ébranler notre relation au langage et susciter un complexe de représentations qui peuvent parfaitement conduire à l’éveil de notre imaginaire.

Le contretemps réintroduit dans notre rapport au monde et aux choses, comme dans la relation aux autres et à soi, un effet de totalisation, une synthèse ad hoc des occurrences possibles, où notre saisie de ce qui est intègre toutes les dimensions de l’être, depuis les affects les plus primitifs jusqu’à la pensée. L’événement qui l’aura suscité révèle alors le simple plaisir de l’éprouver.

 
 
 

C’est dans le recours conjoint à plusieurs types de compétences que se donne à voir le pragmatisme des usagers : ce ne sont pas forcément l’ignorance et la crédulité qui guident leurs pas vers le guérisseur, alors que la reconnaissance du savoir et la confiance les conduiraient chez le médecin. La frontière est ténue qui diviserait ainsi le monde, ces postures révélant plutôt des choix multiples que des ruptures. Le guérisseur use souvent d’une approche holistique et psychosomatique, alors que le médecin est amené à considérer les organes et les fonctions, chacun dévolu à un spécialiste. Or le patient essaie de mettre toutes les chances de son côté, pourvu que ça marche ; ce qui manque en empathie dans la télémédecine, le patient va le chercher dans les thérapeutiques alternatives, comme il trouve dans la médecine la sécurité de la science qui fait défaut à celles-ci. La télémédecine propose, disent les textes qui la réglementent, un complément aux consultations « en présentiel » – au risque que ces dernières soient le fait de praticiens non conventionnels.

Ce n’est pas tant le déclin démographique que celui de la pratique religieuse qui dépeuple les églises ; les bureaux de poste ferment parce qu’on ne s’écrit plus assez de lettres, les petits commerces parce qu’on trouve tout au centre commercial ou sur internet. Si des lignes ferroviaires sont laissées à l’abandon, c’est dans un cercle vicieux qui renvoie les responsabilités de l’État aux collectivités territoriales et vice versa, pour revenir aux usagers, ces pelés et galeux qui veulent arriver à l’heure et entiers sur des rails devenus incertains, auxquels ils finissent par préférer la route et le diesel.

En revanche, dans le moindre village fleurit la vie associative, ne fût-ce que pour protester contre la fermeture de la maternité — mais aussi soutenir les fêtes votives, les clubs de foot et les activités du troisième âge. Chaque maternité menacée, chaque hôpital local rayé de la carte suscitent manifs et pétitions : si le vide existait vraiment, on les supprimerait sans aucune protestation, puisqu’il n’y aurait pas d’habitants pour les défendre.

Aux entrées et sorties des agglomérations, aux carrefours et croisements de routes, les ronds-points font tourner les véhicules venus de Nulle-Part-en-Désert. Ce manège tord le cou à un cliché, comme ferait un décrypteur de fake news : non, il n’y a pas de diagonale du vide, il n’y a même pas de vide — seulement de la distance et du temps qui séparent les habitants. Or si les télé-techniques prétendent annuler temps et distance, c’est l’utopie créative qui rapproche les humains.

Notes

[1] Karine Stebler, sociologue, auteure de nombreux articles, ex-directrice des services de la DDASS de la Meuse.


[2] Karine Stebler, Patrick Watier, « Symptôme médical et signe magique — une interprétation de la maladie dans le pays de Bitche », Saisons d’Alsace, n°95 — Strasbourg.

 

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