Urgences aux ronds-points

Karine Stebler [1]

 

 

 

Lors d’un récent voyage en Haute-Marne que je traversais en TER est monté en moi le souvenir de mon année de terminale en 1974 et de ces trajets quotidiens en micheline entre mon village et Chaumont.

Un voyage d’environ quarante kilomètres ponctué par dix arrêts dans chaque village de la vallée de la Marne. Quarante-cinq minutes de croisière campagnarde avant de rejoindre mon lycée, une bulle spatio-temporelle transportant un groupe d’individus si familièrement étrangers tous les matins et soirs à la même heure dans la si paisible vallée de la Marne.

Cette bulle avait pour cadre une magnifique micheline de la fin des années 50. Celle-ci n’était pas chaussée comme ses aînées de pneus Michelin. Toute en rondeur dans un habit blanc crème et rouge elle était surmontée d’une espèce de petit chapeau qui telle une cabine d’avion accueillait le conducteur du train.

Certains matins j’avais l’impression de voir arriver un sous-marin ou un chalutier tant les jours de brume son bruit régulier et sourd brisait le silence de l’aube. L’intérieur métallique crème et rouge également était très ouvert et proposait de grandes banquettes de 10 places en simili cuir marron. Le choix était proposé entre le compartiment fumeur et non-fumeur, mais une forte odeur de tabac envahissait l’ensemble du train, il faut bien admettre qu’à cette époque les non-fumeurs étaient minoritaires.

Au fil des jours ce vaisseau et ses occupants me sont devenus de plus en plus familiers. Il en va de même du rythme du train impulsé par ses arrêts dans toutes les petites gares de village pour se gonfler de voyageurs formant un groupe d’humains disparates que j’appris assez vite à connaître davantage. Beaucoup de lycéens, quelques élèves infirmières, de nombreux fonctionnaires ou agents administratifs, quelques employés de banque ou d’assurance, plusieurs militaires et des ouvriers qui descendaient en gare de Froncles ou de Bologne pour rejoindre les fonderies. L’ambiance des voyages était différente en fonction de l’heure : plutôt calme et feutrée le matin beaucoup plus animée le soir. Je préférais les voyages matinaux vers 6 h 45 l’hiver surtout quand l’imperturbable micheline nous accueillait dans son antre chaude et enfumée. Personne n’était vraiment réveillé ni même sorti d’un monde de rêve. Le réveil était progressif, certains prolongeaient même leur nuit malgré l’agitation de lycéens débordés par des jeux de séduction adolescente, la puberté semblait les faire aller plus vite que le train.

Cette vitesse si raisonnable du train qui générait le défilé du paysage favorisant le cheminement de la pensée ; je me souviens avoir pu ainsi concevoir et rédiger certaines dissertations de philosophie pendant ces voyages. Bien qu’étant fort loin des steppes sibériennes je me sentais devenir Blaise Cendrars. Les villes de Tomsk, Tcheliabinsk, Irkoustk, Oudine et Karbine étaient ici remplacées par Donjeux, Gudmont, Vraincourt et Marault pour arriver enfin à Chaumont, terminus du train… « Pourtant j’étais fort mauvais poète et je ne savais pas aller jusqu’au bout ».

À Vignory, milieu du trajet, Peppone rejoignait notre équipage. Cet étrange personnage était sans âge ou d’un autre temps. Vêtu d’un vieux manteau et d’un bonnet de laine grise il portait un vieux sac en bandoulière duquel sortait le tintement de bouteilles. Dès son entrée dans le train de nombreuses voix le saluaient « Bonjour Peppone encore de mauvais poil ? » lui ne répondait pas, il se contentait de maugréer. En fait Peppone, ouvrier aux forges de Bologne ne parlait pas le matin, indifférent aux sollicitations et quolibets des autres voyageurs, il semblait plongé en lui-même ou dans sa nuit. Le soir par contre, en état d’ébriété plutôt avancée, il était agité, grommelant très fort après l’ensemble des voyageurs. Un soir Peppone n’est pas monté dans le train, il n’y est plus jamais monté… Peppone, à la fois mascotte et souffre-douleur, manqua beaucoup à l’équipage de cette micheline qui matin et soir accueillait un groupe d’individus dans un espace entre leur intimité et la réalité. Ce train était en fait la lisière entre ma conscience et la réalité des autres, la représentation, la confrontation au réel et à la nécessaire sociabilité. Cette lisière était d’autant plus évidente que ces scènes se déroulaient à l’aube ou au crépuscule qui sont aux confins du jour et de la nuit, entre chien et loup… J’ai beaucoup appris de ces voyages quotidiens quant aux humains qui composaient la société de l’époque. Moi qui étais plutôt marginal, critique, voire intolérant vis-à-vis de mes contemporains, apprenais durant ces temps de transport en commun à enfin les connaître, à échanger avec eux et à découvrir les diverses facettes qui constituent une personnalité. J’avais eu beaucoup de mal à accepter la légèreté qui régnait dans ce train, on ne parlait pas de chômage de guerre ou d’épidémie, c’était l’époque du plein emploi, du plein boum de la société de consommation précédant les effets du premier choc pétrolier et de la libération des mœurs qui caractérisaient si bien les débuts des années 70. Avide de métaphysique et d’existentialisme je me pensais incapable de communiquer avec ces personnes sur du propos courant ou même du bavardage… Cependant assez rapidement je cédais avec un certain plaisir à la légèreté de ces échanges et de ces propos. En ces instants je rejoignais Harry, personnage central du Loup des Steppes d’Hermann Hesse qui après sa rencontre avec Hermine découvrait les faces les plus sensuelles de l’être humain.

Les paysages traversés au lever du jour et à la tombée de la nuit étaient vraiment beaux et révélateurs précis de la marche du temps marquant les saisons. Les dix gares ponctuant notre voyage étaient minuscules et souvent entourées de prairies offrant leur herbe grasse à des troupeaux de vaches ; elles se tenaient à l’écart des villages de la vallée de la Marne que nous longions durant trente kilomètres avant de monter sur le plateau débouchant à Chaumont par le franchissement du viaduc long de six cents mètres qui surplombait la vallée à plus de cinquante mètres de hauteur. C’était la fin du voyage le terminus, l’atterrissage en gare de Chaumont.

Ces trajets quotidiens m’ont permis de mieux comprendre toutes les dualités qui déterminent tant de circonstances de nos vies, dualités internes de l’homme bien sûr, mais aussi celles de la forêt et de la plaine, de la « gerbe et du fagot », si bien décrite par l’auteur André Devaux résident à Blumeray en Haute-Marne. Dualité entre le canal et la Marne qui durant tout le parcours dans la vallée semblent se défier, s’écartant et se rejoignant sans cesse. Le canal et ses péniches parfois prisonnières d’un lit figé de glace au cœur de l’hiver tandis que la Marne continue de courir sortant même de son lit en le narguant. Dualité entre la route nationale et la voie ferrée, entre les passagers du train souriant et bavardant et les automobilistes qui semblent s’ennuyer dans leurs bulles en mouvement à des vitesses si différentes. Je crois que j’aimais vraiment la vitesse de cette micheline qui telle une caravane saharienne s’arrêtait dans chaque petit village pour se gonfler ou se dégonfler de nouveaux voyageurs selon l’heure du trajet. J’acceptais ces temps du voyage avec tous ses paliers qui offraient des temps d’adaptation et de réflexion.

Aujourd’hui sur ce même parcours, dans un train plus moderne et plus confortable, qu’on appelle TER, orné de photographies colorées de paysages de la région, je ne vois plus rien de la même manière. Cela va beaucoup plus vite. La forêt semble avoir reculé pour laisser encore plus de place aux champs devenus immenses. Les vaches et les prairies en ont fait de même. Le canal déserté par les péniches joue toujours avec la Marne au milieu d’un désert ensemencé le train oublie de s’arrêter dans les petits villages à l’exception de Froncles et de Bologne où l’activité des fonderies a résisté au temps.

 

 

 

 

À l’intérieur du train coloré et moderne on parle peu. Plus de la moitié des voyageurs a la tête plongée dans un téléphone ou une tablette, les oreilles reliées à des écouteurs ou à des casques. En écoutant une des rares discussions, je perçois avec plaisir la tonalité si particulière de l’accent haut marnais, cet accent traînant intensifiant la tonalité de la voyelle A qui devient O et où le mot VÔÎR ponctue beaucoup de phrases. Cela donne un sens aux paysages traversés qui semblent figés, arrêtés dans le temps, désertés par les vaches, les haies, les oiseaux comme ce train déserté par les humains. Une fracture de mémoire entre en moi, un trou apparaît alors dans la perpétuation, un vide dans la transmission et je me sens soudain très seul comme un arbre au milieu de l’immensité des champs, comme un vieillard au milieu de son village endormi… La vue simultanée de ces voyageurs si détachés de la réalité de ce territoire n’est-elle pas semblable au trouble que provoque la personne atteinte de la maladie d’Alzheimer ? Mais qui du territoire ou de l’humain est malade ?

Le train arrive sur le viaduc de Chaumont, dressé comme un trait d’union, un lien de mémoire enjambant la vallée de l’oubli…

©2020 Éditions Châtelet-Voltaire – Site réalisé par Gwénaël Graindorge