L'araignée

David Béguinot

 

 

 

Vingt ans déjà que j’ai tissé ma toile dans cette micheline, arpentant la vallée de la Marne, berceau avec ses affluents des fonderies d’art du bassin nord haut-marnais.

Ce tortillard me convient parfaitement, il essaime par petites grappes des ouvriers métallos qui descendent ce quai sous des guérites tôlées se substituant aux anciens bâtiments délabrés qui faisaient office de gares au temps des trente glorieuses.

Sur ce trajet de 50 km, douze arrêts tissent encore le tissu social permettant à ces forgerons de rejoindre leur turbin. Je voyais doucement décliner le nombre de voyageurs d’année en année, les retraités et étudiants remplaçaient les actifs.

Ce train-train quotidien me convenait à merveille jusqu’à ce jour de septembre où je vis débarquer une douzaine d’individus amener par un pseudo-intellectuel se targuant sous couvert d’une mission du ministère des Transports de jauger la fréquentation et les nécessités de cet omnibus.

J’ouvre tout grands mes quinquets et mes esgourdes bien cachée dans ma toile entre le filet à bagages et la porte des toilettes. J’avais en champ de vision le plus beau panel de bidochons fenouillards du canton.

Notre sociologue avait réussi à former une cellule de recherche constituée d’habitants lambda résidents proches du nœud ferroviaire et ayant un avis pas forcément partial et éclairé, mais voulant porter les pierres à l’édifice d’une étude scientifique de la plus haute importance.

Je me délecte de vous les présenter.

Lionel : La barbe hirsute, les cheveux en bataille, un trait de caractère bien encré, normal pour un typographe à mi-temps. Son deuxième mi-temps est pilier, non pas de rugby, vu sa carrure, mais dans les bars. Ce qui lui permit de suite de retrouver deux vieilles connaissances qui allaient pointer au chagrin avec qui il ressassa le bon vieux temps des buffets de la gare.

Claudia : femme d’origine brésilienne venue en France étudier avec les plus grandes pointures de la sociologie et forger une thèse comparative sur l’atavisme des couleurs vestimentaires entre les lignes « Chamouilley Culmont-Chalindrey » et « San Paulo-Rio »

Joël : retraité touche-à-tout, bourré de connaissances intellectuelles, il erre dans ces entrepôts ferroviaires pour vérifier la nature du sol en bois debout et en frêne et la qualité de la fonte très peu aciérée pour les rampes d’accès des marchandises. Cette condition lui permet d’être millionnaire, dans l’absolu il gagne tous les jours derrière son transistor le 1000 € du super banco.

Mazagran : jeune homme turc gérant du Royal Kebab local et venu pour se remémorer ses voyages en Cappadoce dans des trains colorés et bondés de pèlerins, d’animaux et traditions.

Le petiot : à l’origine de cette mission, ce chasseur de primes auprès des institutions culturelles nationales, il se dévoue corps et âmes pour dénicher des études expérimentales de seconde zone.

Bob : bon pépère bedonnant qu’il ne faut pas brusquer. D’apparence calme, mais pouvant avoir le verbe haut. Dès le premier désaccord il démarre très vite et ses convictions politiques ne laissent pas que très peu de temps de parole à d’éventuels connards de droite.

Assis sur le strapontin, il admire le paysage et les ouvrages d’art qui le jalonnent. Son dernier voyage sur cette ligne c’était il y a soixante ans, pour sa retraite de première communion à Chaumont. On l’entend soupirer que le viaduc et les tunnels ont vieilli comme lui. Son analyse ferroviaire se borne à son problème de prostate. À Saint-Dizier, sous-préfecture populaire, les toilettes sont gratuites alors qu’à Chaumont, préfecture bourgeoise, il faut payer 50 centimes pour pisser. Salauds de bourgeois…

Le journaliste : Devant se dédouaner devant l’intelligentsia haut-marnaise, le Petiot a convoqué un journaliste qui effectue des piges pour le journal départemental. Son voyage se borna à occuper la place n° 46, sa verve laconique lui permit d’écrire quelques lignes sur la feuille posée sur ses genoux croisés.

Liveton : venu spécialement de Paris où il exerce ses talents de professeur du cinéma. Le spécialiste de la prise de son avait compris qu’il ne couvrait pas le Festival de Cannes ni la Mostra de Venise. Ses équipements obsolètes et minimalistes lui permirent quand même d’enregistrer des interviews sans troubler la quiétude des voyageurs.

David : énergumène enrôlé par le Petiot pour dynamiser la troupe. Particulièrement efficace pour faire sortir Bob de ses gonds et s’éclipser quand le brasier est allumé. Je le voyais gigoter de long en large, alpaguant ces voyageurs surpris par ce brouhaha. Il jeta son dévolu sur deux dames, la mère et la fille. La fille raccompagnait sa mère après son anniversaire. Elle racontait qu’elle était restée mariée 36 ans avec un chef de gare dont elle s’était séparée lorsqu’il s’était aperçu que ses bois touchaient les poutrelles du hall de gare.

« Comme conjointe de cheminot, vous avez toujours voyagé gratuitement », lui lance-t-il.

« Taisez-vous dès le lendemain du divorce, la direction de la SNCF m’a supprimé ma carte de gratuité, et dire que je l’avais supporté 36 ans. » dit-elle. Et Bob de rétorquer « Salaud de patron ».

Voilà le déroulé d’une journée inhabituelle pour une araignée qui ne demandait rien qu’un peu de quiétude dans son ordinaire.

La finalité de cette analyse ferroviaire de la plus haute importance, est que les trains partiront toujours à l’heure et dans la bonne direction.

 

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