Le 22h03 pour Albédaran

Alice Carabédian

 

 

 

À l’occasion du 300e anniversaire de la mise en service de la ligne Terra-Aldébaran, notre reporter a embarqué pour goûter aux frivolités de cette voie iconique. Tous les mois, elle nous racontera ses aventures à bord. Voici son premier sidégramme.

Rendez-vous est donné au spatioport de Gibraltar avec Ziwilt, chef-navigateur pour ce trajet qui me servira de guide à bord. De la lune, on ne perçoit qu’un halo duveteux. Cela fait belle lurette que la montre argentée ne s’est pas montrée dans son entier, le tapis de nuages n’ayant pas disparu depuis près de 400 ans si on en croit les historiques météorologiques. Plusieurs siècles de pollution ont eu raison du ciel étoilé. C’est ça Terra. Le quai est sobrement éclairé, ce qui vient contrebalancer l’excitation de la foule qui crie, se balance, cherche ses bagages. On ne voit pas le bout de l’impressionnante machine qui doit nous mener dans les étoiles pour un voyage d’une durée de 4 ans, temps terrien. J’attends patiemment mon guide en sirotant une maïsgarita et en profite pour relire mes notes. Je ne sais pas à quoi il ressemble, mais il m’a assuré au combiphone qu’il me trouverait sans difficulté. Ziwilt, en tant qu’Hairuti, est empathe, il est ultrasensible et capte donc très bien qui et quoi l’entourent. Cela ne doit pas être facile tous les jours. Une main posée sur mon épaule me sort de mes pensées. C’est lui, mais ce n’est pas une main bien sûr, c’est l’extrémité de son tentacule supérieur. Ziwilt est jaune tacheté de vert lichen. Mon multi-traducteur connecté m’informe que la couleur de sa peau peut se traduire par un grand sourire, que je m’empresse de lui rendre. À peine ai-je le temps de rassembler mes affaires qu’il me tire par le bras en écartant la foule de ses multiples autres membres et me traîne sur la passerelle d’embarquement. Sa voix ressemble aux gargouillis d’un ruisseau tandis qu’il me rejoue ses meilleures anecdotes de la ligne. Lorsque c’est son tour d’être chef-navigateur, il ne tolère aucun retard. « Pas de temps à perdre ! Hop hop à bord ! » me traduit mon boîtier métallique.

Nous voilà confortablement installés dans une cabine molletonnée, moi sur la banquette, Ziwilt sur une sorte de gros ballon. Je ne saurais dire à quel endroit du train nous nous trouvons, quand l’ami Hairuti fait soudain apparaître l’hologramme du plan de notre météore d’acier. Apparemment nous sommes proches de la queue, là où se trouvent les wagons d’ambiance : fêtes et banquets, océans et jungles, zéro gravité et vent solaire, jardinages et thalassos, tout ce que la galaxie porte de jeux, ainsi que chambres de stase pour celleux qui ne veulent pas profiter de l’entièreté du voyage et préfèrent dormir au chaud dans les spatio-cocons jusqu’à destination. Ziwilt m’explique vite qu’on ne parle pas de « queue du train », puisqu’une fois en motion, le tortillard de l’espace se transforme en une immense roue, la locomotive rejoignant le dernier wagon pour s’y amarrer. Cette solution est apparue bien vite aux ingénieuses et ingénies du Commun des Planètes Contactées : une mobilité accrue entre les débris spatiaux là où il fallait avant déployer une énergie folle pour faire louvoyer un train long de 100 kilomètres, une gravité relative à bord recréée par les mouvements circulaires et une facilité d’accès aux différentes parties du vaisseau. « À vrai dire, ce qui nous a convaincus d’opter pour la forme ronde plutôt qu’oblongue, ce sont toutes les symboliques néfastes du temps jadis attachées à cette bonne vieille carlingue : les classes différenciées et l’idée saugrenue selon laquelle il y aurait des premiers de cordée profitant du luxe et du confort devant, et les pauvres bougres entassés derrière dans la crasse ; et aussi l’imaginaire de l’épée qui fend l’espace alors que maintenant on s’enroule avec l’espace. C’est bien plus agréable ! » Ziwilt me raconte avec force détails l’adaptabilité du train et comment il peut se moduler pour profiter des infrastructures du réseau laissées là par d’anciennes et diverses civilisations, nous amenant avec facilité au plus loin des cartes stellaires, lorsque je sens tout mon être entrer en vibration. Je regrette instantanément le trio de maïsgaritas tandis que je passe la ceinture de sécurité qui vient d’apparaître au-dessus de mon épaule gauche. Ziwilt, toujours en équilibre sur son ballon, porte un de ses tentacules à son orifice buccal et gargouille le message de départ au bracelet lumineux qui y est attaché. Les haut-parleurs du train crachotent et finissent par transmettre ses mots d’accueil : « Chers et chères camarades, bienvenue à bord de l’omnibus pour Aldébaran. Votre locomotive aujourd’hui est Mieux Vaut Tard Que Jamais, cinquième de sa génération. Je suis Ziwilt et n’hésitez pas à entrer en contact avec moi ou avec l’IA si vous avez des questions. Nous célébrerons durant tout ce voyage merveilleux les 300 ans d’existence de la ligne. Nous desservirons les spatioports de… » Le message de Ziwilt s’est transformé en conférence, alors qu’il énumère les différents arrêts et le climat actuel, politique et culturel de chaque planète, planétoïde, astéroïde, station spatiale que nous allons relier. M’agrippant aux accoudoirs et fermant les yeux, je sens le train accélérer sur la rampe de lancement. La secousse est brutale. Le train est parti.

À peine sorti de l’attraction de Terra, Mieux Vaut Tard Que Jamais forme la roue et sort ses voiles solaires pour recharger les batteries jusqu’à croiser une autre étoile. À ce stade, le train doit maintenant ressembler à un dragon au ventre rond. Mon guide bombe le torse en me parlant du Décompacteur de Contorsionnalité, la fierté de la compagnie. C’est une sorte de combinaison qui convient à toutes les morphologies de l’univers connu permettant aux passager-e-s de descendre du train et de s’adapter aux environnements étrangers. La possible hostilité du dehors se métamorphosant en hospitalité certaine. Il me tarde de l’enfiler pour profiter de l’arrêt à MG-29817 et de pouvoir sentir les aurores de la Nébuleuse Pittoresque. Apparemment notre date d’arrivée correspond avec le festival des Ondes magmatiques et il y aura un concert en l’honneur de l’anniversaire du train, mais le chef-navigateur refuse de m’en dire plus.

Ziwilt est parti dans les couloirs pour je ne sais quelle raison et m’a laissée avec un drone chargé de me fournir des réponses. Je consulte donc sa base de données en massant doucement mon pauvre ventre tourmenté par l’envol. Le drone m’apprend que la ligne pour Aldébaran a considérablement révolutionné le territoire sidéral. Non seulement en réduisant les distances entre les planètes éparses, le train a permis de former ce qu’on appelle maintenant le Commun, mais aussi sa technologie offerte par les Neptuniens a permis de sortir de la catastrophe extra-activiste que l’humanité terrienne avait causée dans son appétit ogresque de dévorer tout ce qui se trouvait sur sa route. L’énergie des étoiles a remplacé l’énergie fossile et il n’était alors plus nécessaire (si nécessité il n’y eut jamais) d’avaler des planètes entières pour tracer sa route dans l’univers. Le drone me fait signe de regarder par la fenêtre : nous passons devant Mars. La planète rouge a été complètement pillée lors des premières missions d’exploration de l’espèce humaine en quête de carburant. Elle a maintenant le statut d’un monument aux morts, il est interdit d’y poser un orteil. Depuis l’espace, on perçoit toujours les immenses cratères des mines qui ont eu raison de la vie de milliers de personnes et de la planète elle-même. Les lumières à bord du train se sont tamisées en la frôlant, comme le veut la tradition de la ligne : la mémoire du lieu doit être célébrée avec solennité. La manufacture et l’utilisation des véhicules individuels, sur Terra comme sur les planètes colonisées alentour, avaient tellement explosées, entraînant pollutions, crises, catastrophes inversement proportionnelles avec le faux sentiment de liberté de déplacement, qu’une décision collective fut prise à coup de mobilisations citoyennes d’une envergure digne des premières révolutions. Rétablir un usage du transport en commun, public et gratuit, non polluant et égalitaire s’était imposé. Alors bien sûr, cela demandait un arrangement d’emploi du temps, car le train était moins rapide que les petits vaisseaux qui volaient aux combustibles. Mais à la décélération correspondait l’élargissement des horizons, car combien de planètes aurait-il fallu brûler pour que tout un chacun puisse atteindre Aldébaran ? Cela avait eu comme conséquence logique un apaisement des flux et un nettoyage intensif des cieux. Il est compliqué aujourd’hui de se rendre compte de l’importance de la mise en service du Terra-Aldébaran tant le train fait aujourd’hui partie du paysage non seulement territorial, mais aussi politique et culturel. Avec le retour de ce service, il y a eu une refonte magistrale des modes de vie sur chaque planète desservie et c’est à lui que l’on doit le sérieux ébranlement de la notion de « propriété privée ».

 

 

 

 

Après ce rappel historique, je décide de chausser mes patins aéroglisseurs fournis par la compagnie, de laisser le drone vaquer à ses occupations et de m’élancer à l’assaut du vaisseau. Ziwilt qui n’est toujours pas réapparu m’avait conseillé d’aller visiter le Musée des Ascendants. C’est le wagon des objets trouvés. Il fonctionne comme une capsule temporelle et permet de balayer trois siècles d’archives à travers tout le fourbi que les passager-e-s ont abandonné, délibérément ou non, derrière elleux. De ce wagon, je garderai sans nul doute le souvenir du mur d’escalade coloré façonné à partir des chewing-gums, terriens et aliens, décollés de-ci de-là au fil des siècles. Cette activité m’ayant exténuée, je décide de rejoindre une cabine de repos avant de me diriger à un banquet, que j’imagine le premier d’une longue liste. Le thème de la fête du jour est « À quoi bon – à quoi tic ». Ça promet.

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