Les chemins de fer et la poétique de la modernité

Maria Claudia Galera

 

 

 

Tes plumes de vapeur sur ta face de tigre,
Tes faisceaux de sagaies, tes boucliers de cuivre…

Locomotive d’or – Claude Nougaro

Quelle métaphore symbolise le mieux la locomotive ? Dans la chanson de Claude Nougaro, qui donne titre à l’album paru en 1973, elle est assimilée à une belle femme, une figure de séduction. Plus de 140 ans l’éloignent de la mise en service du premier train en France. L’histoire commence en 1830, lorsque la ligne Saint-Étienne/Lyon fut inaugurée. Le premier train français fonctionnait à traction animale et était destiné au transport de charbon, mais il annonçait déjà l’arrivée prochaine des trains de passagers. Dès les premières évocations dans la presse, on sent déjà, d’une part, l’enthousiasme de ceux qui mettaient en avant les chemins de fer comme agent du progrès et du développement et par ailleurs, les craintes de ceux qui appréhendaient les changements sociaux et exprimaient une sorte de nostalgie à l’égard de leur monde ancien voué à disparaître derrière les brumes de la vapeur. Les premiers étaient bien représentés par les Saint-Simoniens. Afin de diffuser leurs idées ils ont créé, au cours du dix-neuvième siècle, différents journaux dont les titres montraient déjà leur état d’esprit. On pourrait citer, entre autres, Le Globe en 1824, Le Producteur en 1825, L’organisateur en 1829 ou encore La Gazette des Saint-Simoniens en 1831. Les craintifs étaient figurés par les romantiques atterrés par les effets de la vitesse, de l’uniformisation des peuples qu’adviendrait de l’industrialisation et de la défiguration du paysage provoquée par les chemins de fer. Certains cultivateurs craignaient pour leur bétail, d’autres évoquaient les nuisances provoquées par la pollution, les risques de maladie cardiaque ou de surdité en conséquence des bruits, tandis que Monsieur Arago, éminent membre de l’Académie des Sciences, assurait qu’au-delà de 27 km à l’heure, le cœur exploserait et que les femmes enceintes feraient obligatoirement des fausses couches.

Si la construction des chemins de fer a représenté un effort titanesque, du point de vue matériel et humain, son acceptation, d’un point de vue symbolique n’a pas été moins coûteuse. Ce qui fait partie du paysage, de l’imaginaire et de la réalité de nos déplacements aujourd’hui a aussi été le fruit d’un travail intellectuel de grande haleine. Dans L’histoire de la Monarchie de juillet, Paul Thureau-Dangin compare l’impact social des chemins de fer à celui de l’invention de Gutenberg. Nous pourrions imaginer que si Cervantes avait vécu au XIXe siècle, son Don Quichotte ne se serait pas querellé avec les moulins à vent, il se serait battu en duel avec une locomotive, car celle-ci représentait alors non pas seulement un moyen de transport, mais elle annonçait un changement de civilisation. L’entrée du train dans la poésie et dans la prose représente son surgissement symbolique, son existence dans l’imaginaire, son acte de naissance dans un paysage culturel et dans un système idéologique.

Dans sa chanson, Locomotive d’or, le fait que Claude Nougaro conçoive avec tant d’aisance des glissements analogiques entre la machine à vapeur et la muse séductrice n’est que le signe d’une longue tradition. La locomotive porte en elle ce qu’il y a de plus archaïque et ancestral : Aussi chargée d’essieux que des siècles de sépulcre. Charmé par ses attributs, le poète-voyageur lui consacre des vers qu’il aurait pu adresser à une belle femme : Croqueuse de charbon/ Plus fruité, plus juteux que l’est la canne à sucre. Cette Amazone du monde moderne l’emmène dans un voyage au cœur des jungles de ses fantasmes : Tu me fais visiter tes Congos, tes Gabons/ Tes Oubanguis-Chari et tes Côtes d’Ivoire/ Où des blancs éléphants m’aspergeaient de mémoire. Ce voyage le met en état de contemplation amoureuse et de séduction : Je reluquais le rail/ T’arrivais enfin du fond du cœur du temps/ Tes plumes de vapeur sur ta face de tigre/ Tes faisceaux de sagaies, tes boucliers de cuivre…

Ils ont été nombreux, les écrivains et les poètes à recourir à de telles images si bien que Marc Baroli, dans son livre Le train dans la littérature française va jusqu’à avancer l’hypothèse d’un « bestiaire ferroviaire ». Il évoque le fait que, au début, l’étrangeté plastique des locomotives, d’une part, l’absence d’un vocabulaire constitué pour les nommer et la distance des quelques termes existants du champ lexical poétique, par ailleurs, auraient été à l’origine de ce choix. Il n’est pas inutile de rappeler que lorsque les chemins de fer font leur apparition dans les paysages, Baudelaire n’avait pas encore fait entrer dans l’univers poétique ce qui n’y avait pas droit de séjour, les petites vieilles, les mendiants, les sols raboteux et les échafaudages où s’affole le cygne blanc assoiffé et désemparé par la disparition du Vieux Paris. Ces images qui composent les pages des Fleurs du Mal (1857) et des Tableaux Parisiens (1861) allaient scandaliser les lecteurs. Le travail de poétiser une réalité rude et prosaïque était encore à faire et les trains ont certainement joué leur rôle dans la poétique de la modernité. La tension entre les notions de passéisme et futurisme, localisme et universalisme, atavisme culturel et progrès étaient au cœur de la culture du XIXe siècle et la locomotive, à la fois le mastodonte et machine, a incarné la synthèse entre le primitif et le moderne.

Le recours aux métaphores animales déployées par les premiers poètes confrontés à la représentation des locomotives en poésie venait s’associer aux mythes anciens, car tout le système de représentation de l’art académique était fondé sur le monde antique et la mythologie avec son riche imaginaire autour des métamorphoses. En d’autres termes, pour que les locomotives, les gares, les chemins de fer et tout ce qui relève de l’imaginaire du monde ferroviaire, ces données de la réalité naissante qui était celle de la modernité, acquièrent une existence symbolique dans la société du dix-neuvième siècle, le recours à la mythologie, avec sa panoplie de figures hybrides a été incontournable. Non pas seulement parce qu’elle répondait à l’ancien, mais pas encore mort impératif des constructions poétiques imposées par le canon, mais surtout parce que ce système était celui qui habitait encore les esprits des poètes, qui avait façonné leurs styles et leurs expressions et que le langage de la modernité, celui qui allait être suggéré par Baudelaire, demeurait encore un terrain méconnu. Ainsi, au besoin de trouver des métaphores capables de donner forme à cette « chose » qui bouge, à la fois animée et inanimée qu’est le train, dès les premières tentatives de décrire la machine, ses bruits, sa vitesse, son allure, les images disponibles conduisent à cette approximation étrange avec les êtres hybrides issus de la mythologie. Ces représentations évoluent dans un sens où, progressivement elles passent à inclure des animaux connus comme le cheval ou les oiseaux jusqu’à ce qu’un bestiaire moderne se configure et dont le « tigre à plume de Nougaro » est un bel exemple.

 
 
 
 

 

 

 

LA POÉSIE SUR LES RAILS

Lors de l’inauguration de la première ligne de passagers, la voix des enthousiastes se fait entendre davantage dans celle du chansonnier populaire et dans la poésie. Le fait se produit en 1837 alors que la ligne Paris Saint-Germain est inaugurée. Antony Deschamps, poète romantique des premières heures et traducteur de la Divine Comédie en français fait paraître en 1839 un poème nommé Le travail et la vapeur. Sous le ton de l’éloge, il chante la locomotive comme une figure qui présage une époque joyeuse où le travail mécanisé devient une promesse d’avenir et de paix. Non par hasard, la première métaphore pour signifier la locomotive est une image mythologique :

Être prométhéen, ô céleste machine,
Ah comme la sueur coule de ta poitrine ;
Après tant de fatigue, tant qu’un noir coursier,
Tu reposes enfin tes quatre pieds d’acier.
Oui, je te chanterai, bizarre créature.
[1]

L’être prométhéen symbolise, en quelque sorte, le secret du feu volé aux dieux et offert aux hommes. Le poète s’approprie la pensée du monde antique pour lui donner un nouveau sens. En inversant les propos d’Aristote selon lesquels le beau s’oppose à l’utile, il écrit : L’utile c’est le beau, car le beau c’est l’utile. La forme du poème, ses rimes, ces références mythiques sont mises au service de l’éloge de la modernité. La machine, bizarre créature, est dotée de caractères animés et même d’âme, on va voir, dans ce poème, la locomotive respirer, vivre, savourer et entendre. La vapeur, elle, sera qualifiée comme féconde. Le poète utilise la mythologie et l’assimilation de la locomotive à des êtres vivants pour faire l’éloge de la machine à vapeur.

À la même époque, une chanson de Ferdinand Langlé circule. Elle donne à entendre (et à voir) les impressions du voyage en train d’un Titi parisien :

En chemins de fer
C’est l’image de l’éclair,
La voiture vole
Mieux qu’Éole !
Qu’on est fier
De posséder un chemin de fer ! 
[2]

Dans cette chanson, on retrouve une figure mythologique, celle d’Éole, le maître des vents. Le fait qu’un personnage de la mythologie soit présent dans une chanson montre bien que ce type de référence ne se limitait pas à une sphère plus intellectuelle, mais était aussi présente dans un circuit plus populaire. Évoqué pour signifier la rapidité, ce personnage apparaît dans la même chansonnette qui emploie le terme « caracoler ». Emprunté du champ lexical de l’équitation, ce terme suggère non pas seulement les chevaux, mais aussi les escargots – « caracol » en espagnol. Si les chevaux sont évoqués par leur vitesse, les escargots, eux, beaucoup plus lents, sont ici l’évocation du mouvement et des arabesques que les trains dessinent dans le paysage.

Le 8 mai 1842, un terrible accident va donner un fort argument aux réfractaires des chemins de fer. Ce dimanche, à Bellevue, sur la ligne de Paris à Versailles, un train composé de dix-sept voitures, remorqué par deux locomotives et transportant plus de sept cents voyageurs déraille. Il fait plus d’une centaine de victimes, des blessées et des morts carbonisés et parmi ces derniers, une célébrité, l’amiral Dumont d’Urville. Ironie du sort ou figure du destin, le train ce premier signe de la modernité et le dernier à être chanté par les poètes comme le faisaient les muses antiques, tue celui qui avait apporté la « Vénus de Milo » en France.

Après l’accident, en 1845, Auguste Barthélemy, poète satirique et critique contumace du roi Louis Philippe écrit un poème long de 260 vers nommé La Vapeur [3]. Composé à la manière d’une épopée, il mélange légende et histoire, mais ici, le ton de célébration qui caractérise le genre épique est traversé par un sentiment de déclin. Voué à mettre en exergue les hautes qualités d’un peuple ou de l’aventure humaine, le sens même de l’épopée est ici transformé.

Dans ce poème entièrement consacré aux chemins de fer, les tensions entre le monde antique et le monde moderne donnent la tonalité :

Les fables des anciens, qu’on traite d’impostures
Indiquaient vaguement des vérités futures :
Aux trois âges passés, d’or, d’argent, d’airain,
Notre siècle de fer succède en souverain ;
Dédale déployant ses nageoires de plumes,
Et passant de la Crète aux rivages de Cumes,
Ouvrait à Montgolfier le grand chemin de l’air ;
Et l’homme qui, debout, sur un brûlant tender,
Parsème de lueurs sa route illimitée,

Si surprenant et innovateur qu’il puisse être, le train devient ici une conséquence logique de la cosmogonie antique. L’âge de fer est identifié au siècle de la vapeur. Dans la tradition antique le fer représente l’ère de la décadence. Pour Hésiode [4], il correspond à une époque où les hommes ne cesseront de travailler et de souffrir pendant les jours, et de se corrompre pendant les nuits et où les dieux vont leur envoyer toute sorte de calamités. La locomotive serait aux temps modernes ce que les nageoires de plume de Dédale avaient été pour le monde antique : signe d’hybris, mot grec que nomme la provocation et l’insolence humaine à l’égard des dieux. Le moderne et l’antique continuent de s’amalgamer :

L’Américain Fulton est fils du Prométhée,
Qui, descendu des cieux, une torche à la main,
Du progrès voyageur dota le genre humain.

L’inventeur des bateaux à vapeur, l’ingénieur américain Fulton, considéré comme un homme prodigieux à l’époque, devient, sous la plume de Barthélemy, le fils de Prométhée. Plus loin, la locomotive est aussi métaphorisée par le confluent du Cocyte et du Styx, deux fleuves mythologiques situés aux enfers. Cette image évoque, dans le poème, la catastrophe de Meudon qui devient une conséquence de l’invention humaine, une manifestation de la colère des dieux. Le ton ironique est visible :

Qu’importent maintenant de rares catastrophes ?
Contre des maux forcés, soyons plus philosophes ;
Rien de grand n’a paru sans avoir des martyrs.
Au lieu de nous répandre en lâches repentis,
Que devant la Vapeur notre culte s’incline ;
L’homme rendu par elle à sa forte origine,
Sur la nature morte a pris des droits ;
En se faisant esclave, elle nous a fait rois.

Écrite avec une majuscule, la Vapeur devient une sorte d’entité divine et la catastrophe est évoquée, comme dans les mythes anciens, la réponse colérique des dieux aux actes humains. Ayant trouvé sa place dans le récit mythique, l’univers ferroviaire va être décrit par une panoplie d’images. Le chauffeur est évoqué comme un cyclope, les tunnels comme des gueules tandis que pour signifier la locomotive, les métaphores animales, mythiques ou monstrueuses se font remarquer : Les chevaux qu’il dirige ont d’assez forts poumons ; Un monstre vomissant la flamme et la fumée ! Dragon de feu qui supprime l’espace ; Train honteux de ses colimaçons.

Parmi les poètes qui voient les chemins de fer d’un mauvais œil, Alfred de Vigny est un nom à ne pas oublier. Militaire, écrivain, traducteur de Shakespeare et l’un des précurseurs du roman historique en français, Vigny a eu dans sa biographie tout ce qu’il fallait pour faire un romantique pessimiste : maladie, déchéance amoureuse et temps libre pour exploiter le pays des rimes et des vers. Son appartenance à une vieille noblesse était, sans doute, à l’origine de son regard méfiant à l’égard de la modernité. En 1844, alors qu’il se trouve en campagne pour une candidature à L’Académie française, il publie pour la première fois, dans la Revue des Deux Mondes, La Maison du Berger, qui paraîtrait plus tard dans le recueil Destinées, publié à titre posthume. Il s’agit d’un long poème d’amour dans lequel le binôme nature/culture constitue l’axe autour duquel l’amour va être tantôt vainqueur, tantôt vaincu. La nature est identifiée au calme, à la beauté, à la sérénité, tandis que la culture, particulièrement figurée par le train, est le bruit, la foule, l’uniformisation des chemins. C’est même curieux de retrouver, dans ce poème, l’idée que le monde est rétréci, car on va trop vite, alors que pour les enthousiastes des chemins de fer de l’époque, le monde semblait plutôt élargi. Le rejet de la nouveauté des chemins de fer est évident :

Évitons ces chemins. — Leur voyage est sans grâces,
Puisqu’il est aussi prompt, sur ses lignes de fer,
Que la flèche lancée à travers les espaces
Qui va de l’arc au but en faisant siffler l’air.
Ainsi jetée au loin, l’humaine créature
Ne respire et ne voit, dans toute la nature,
Qu’un brouillard étouffant que traverse un éclair.
[5]

Des figures expérimentales rejoignent, dans son poème, d’autres plus traditionnelles. Lorsqu’il évoque la locomotive, le poème prend l’allure d’une prière : Que Dieu guide à son but la vapeur foudroyante. Comme d’autres poètes touchés par la vapeur et les locomotives, il trouve, dans les métaphores animales, le champ lexical convenable : le cerf, le cheval, les oiseaux, mais très vite on passe des animaux réels aux animaux mythologiques sans transition, comme on peut constater dans les vers suivants :

Sur ce taureau de fer qui fume, souffle et beugle,
L’homme a monté trop. Nul ne connaît encore
Quels orages en lui porte ce rude aveugle,
Et le gai voyageur lui livre son trésor ;
Son vieux père et ses fils, il les jette en otage
Dans le ventre hurlant du taureau de Carthage,
Qui les rejette en cendres aux pieds du Dieu de l’or.

Ici, le taureau qui se présente au lecteur, l’animal qui fume souffle et beugle, est une figuration du train qui se décline, par la suite dans une autre, celle du taureau de Carthage. L’animal cité la première fois devient la bête légendaire, la deuxième fois. Pour faire référence à l’accident de 1842, le poète trouve sa métaphore dans le monde antique. Phalaris fut un tyran ancien qui, selon les légendes, rôtissait ses victimes dans le ventre d’un taureau en fer. Cette même image, un peu transformée, reviendra dans un poème d’Amédée Pommier. Il emporte le prix de l’Académie française qu’avait proposé, en 1844 « La découverte de la vapeur » comme sujet de son concours de poésie. Ce fait est un indicatif de la façon dont les chemins de fer commencent à gagner leur existence symbolique dans le système culturel de la société du dix-neuvième siècle. Écrivain, poète, éditeur et traducteur, Pommier explique, dans le mot d’avertissement de son livre Colères que, pour lui, le dix-neuvième siècle n’est qu’un charnier. La vision désenchantée du monde dans lequel il vit est claire. Un à un, les poèmes qui composent ce recueil s’attaquent aux vices de l’époque : l’athéisme, l’égoïsme, l’autolâtrie, le luxe, l’immoralité, la dégénération physique de l’espèce, le progrès. C’est dans ce cadre qu’il insère son poème nommé 8 mai 1842. L’image du départ est celle du vassal qui s’insurge contre son maître.

Oui, la vapeur vous sert en docile vassale ;
Vous mettez à profit sa force colossale
Par qui du progressif l’esprit est exalté
Mais le serf est toujours formidable à son maître,
Et souvent la vapeur prend les hommes en traîtres,
Comme un esclave révolté.

On y voit des blessés, des mourants, l’accident imprévu lamentable, un choc impétueux, un heurt épouvantable, des hommes broyés et mutilés. Parmi les quelques métaphores on retrouve l’image déjà utilisée par Vigny, ici devenu le bœuf de Phalaris. [6]

Une clameur immense, effarée, éperdue,
Salve du désespoir, vibre dans l’étendue ;
Le lointain promeneur s’étonne de ces cris ;
Il écoute en suspens ces craintes unanimes :
Ainsi devait mugir par la voix des victimes
Le bœuf de fer de Phalaris.

À l’opposé de ce choix stylistique se trouve un autre poème signé par Joséphin Soulary. Dans un recueil de 1846 nommé Éphémères, l’esprit profondément romantique s’exprime par un sentiment de nostalgie, par les références au monde antique et par de nombreuses métaphores et métonymies. Construit comme une complainte, le sonnet dédié au poète Jean Tisseur, lui-même auteur d’un poème sur la locomotive, évoque les trains comme figure de la fin d’un monde, celui des poètes d’autrefois.

Verse-t-elle toujours ses extases avec ses eaux,
La Néris nivernaise ?
As-tu vu la Naïade ?
Et pour guérir ton âme, ö poète malade
A-t-elle fait chanter ses flûtes de réseaux ?

Les évocations mythologiques y sont nombreuses et les divinités dont rêve l’ancien poète se dissipent derrière les fumées de la modernité :

Le tunnel ténébreux éventre Oréade
Et de la vieille Rhée on voit à nus les os

La particularité de ce poème est l’évocation de ces figures de la mythologie, non pas pour métaphoriser les locomotives, mais pour signaler la disparition du monde antique qui se meurt au passage de l’infernal wagon de la Sainte-Industrie [7].

Si les chemins de fer commencent à prendre leur place dans l’univers poétique, les chauffeurs, eux, vont y arriver en retard. Leur apparition se fait d’abord dans la chanson. En 1848, Pierre Dupont, compositeur républicain et hostile à Napoléon, célèbre à l’époque pour ces chansons dédiées aux travailleurs et ultérieurement à la Commune, leur consacre Le chauffeur de locomotive. Dans celle-ci, il est curieux de remarquer comment ses idées plus progressistes l’éloignent des références au passé, au monde ancien. La figure qui représente le train ici est le cheval, tandis que le charbon sera symbolisé par l’avoine : Donne de l’avoine à ton cheval ! Ainsi le poète exhorte le chauffeur de locomotive à réaliser son travail. Le cheval, dans cette chanson, n’est pas celui des mythes grecs, mais un cheval vaillant qui Tranche montagne, plaine et val et se précipite vers le monde de l’avenir, de la paix, du progrès.

Allons, ô ma locomotive !
Tes rails nous mènent au progrès ;
La génération hâtive
Appelle des ombrages frais.
Plus de frontière, plus de guerre !
Nous sommes las du sang versé.
Peuple de tout le mal passé
Buvons l’oublie dans un grand verre.

Ici, le paysage qui défile vite est évoqué par la figure plutôt poétique du ruban qui se déroule :

Je tiens mon grappin de chauffage
Comme sa barre un vieux forban
En regardant le paysage
Se dérouler comme un ruban.

L’image du ruban est elle aussi assez fréquente. On peut citer, à ce titre-là le poème En wagon, du poète romantique, journaliste et proche de Victor Hugo, Auguste Vacquerie. Contrairement à Pierre Dupont, Vacquerie a un regard plutôt pessimiste sur les chemins de fer, ce qui ne l’empêche pas de déployer la même métaphore que le chansonnier. Ici, le ruban devient gris :

Un rail tend tristement un ruban sec et gris,
Flanqué d’ignobles tas de cailloux et de craies.
[8]

Pour revenir aux références à la tradition littéraire, il faut signaler que, lorsqu’elles sont présentes, elles ne concernent pas seulement les mythes grecs. Le poète et travailleur de la Société de chemin de fer de Roanne, Pierre Chambeaudie a composé une fable à la manière de La Fontaine, nommée Le cheval et la locomotive. Cette stratégie semble inverser la logique de ceux qui ont utilisé des figures anciennes pour métaphoriser la modernité. En invitant la locomotive à l’univers des fables, au lieu de convoquer le passé aux temps présents, il fait en sorte que le présent se sacralise en intégrant une forme classique. Dans son ouvrage, la fable en question avoisine d’autres comme L’hirondelle et le chien, la vigne et l’ormeau ou la poule et les cailloux. La concurrence entre le cheval et la machine à vapeur est déloyale. Celle-ci comparée à la bête, au départ, est décrite, par la suite avec sa gueule enflammée. Elle roule tandis que le cheval trotte, mais à la fin, l’animal périt alors qu’elle continue de rouler. L’originalité de cette construction est de placer dans une fable un élément qui lui est étranger, tout en gardant l’esprit de la morale qui en advient :

La routine au progrès vient disputer l’empire ;
Le progrès toujours marche, la routine expire
[9]

L’évocation de La Fontaine nous emmène à une autre référence importante. Sous un ton aussi enthousiaste vis-à-vis de la modernité, Auguste de Villiers de L’Isle-Adam consacre, lui aussi, un poème à la locomotive. Daté de 1866, Esquisse à la manière de Goya est composé de sept strophes de six vers chacune avec des rimes classiques du type a/a/b/c/c/b, à la manière de celles déployées par La Fontaine, dans la construction de certaines fables, mais ici, l’évocation des personnages mythiques revient avec toutes ses forces : Le centaure moqueur siffle aux défis lointains ; Le dragon semble avoir des ailes ; Fauve cyclope des ténèbres ; C’est le monstre prévu dans les temps solennels ; sans oublier le cheval de fer, personnage qui devient un classique de ce bestiaire de la modernité :

Admirons le colosse au torride gosier
Abreuvé d’eau bouillante et nourri de brasier,
Cheval de fer que l’homme dompte !
C’est un sombre coup d’œil, lorsque, subitement,
Le frein sur l’encolure, il s’ébranle fumant
Et part sur ses tringles de fonte
[10]

Dans cette promenade sur les rails de la poésie, nous ne pourrions pas nous priver de citer le grand Victor Hugo qui dans sa Légende des Siècles, consacre un poème aux chemins de fer. Nommé Plein ciel, il part des hauteurs et des envols poétiques qui lui sont habituels. Daté de 1866, ce poème donne à voir un train, vivant, doté de volonté propre :

Loin dans les profondeurs, hors des nuits, hors du flot,
Dans un écartement de nuages, qui laisse
Vois au-dessus des mers la céleste allégresse,
Un point vague et confus apparaît ; dans le vent,
Dans l’espace, ce point se meut ; il est vivant.
Il va, descend, remonte ; il fait ce qu’il veut faire ;

À la fois surprenant vaisseau et aigle oiseau, cette figure hybride se déplace dans un ciel mythique, l’éther sublime et devient création du dieu des vents.

L’antique Éole a-t-il jeté son outre aux vents ?
De sorte qu’en ce gouffre où les orages naissent,
Les vents, subitement domptés, la reconnaissent ?

 

Et la locomotive est reptile, et sous lui,
L’hydre de flamme est ver de terre.
Une musique, un chant, son de son tourbillon.
[11]

Nouvelle identité de la locomotive reptile puissant au passage duquel l’Hydre, serpent à plusieurs têtes qui, autrefois repoussaient lorsqu’elles étaient tranchées, désormais réduit à un simple vers de terre.

Une autre voix qui exalte les conquêtes du progrès est celle de Théodore de Banville. Romantique passionné du beau et de l’utopique, nommé le « poète du bonheur », il s’opposait au pessimisme et à l’éloge de la décadence courant de son temps. Dans Les Occidentales, paru en 1875 l’apparition de la locomotive est singulière. Ici, au lieu d’être représentée par des métaphores elle est elle-même métaphore du progrès et source d’un sagace jeu de mots –locaux motive :

Les romantiques, peuple en sa faute endurci,
Jusqu’ici ne sont pas accouru à notre aide ;
Mais ils diront bientôt : La flamme est dans Tancrède,
Et quant à Hernani, ce n’est qu’un feu grégeois.
Delacroix et Corot prennent chez les bourgeois,
Positivement. L’art dans leurs locaux motive
Les éclairs du Progrès, cette locomotive.
[12]

Encore une fois, l’évocation de chemins de fer est accompagnée des références antiques. Tancrède, roi de Sicile, et surtout le feu grégeois, belle image de la locomotive qui s’impose malgré ses détracteurs, à la manière de l’arme byzantine, redoutable et incendiaire, feu que l’eau ne peut éteindre.

CONCLUSION

Par ce périple à travers le champ poétique des rails, nous avons essayé de dévoiler au lecteur un fragment du paysage littéraire à l’ère de la vapeur. Deux points ont mobilisé notre attention. D’une part, la polarisation des positions concernant l’arrivée de la modernité. Par ailleurs, un répertoire d’images déployées pour représenter ce qui a constitué un véritable changement de société. En ce qui concerne la polarisation, nous pourrions dire qu’elle nous est bien familière. Ce mécanisme qui consiste à réagir aux changements, quels qu’ils soient, par l’adhésion ou par le rejet n’a pas cessé de se manifester depuis. Une autre alternative, toujours possible, se formule souvent par l’humour. Dans L’Éducation Sentimentale (1891), Flaubert l’a mise en scène avec la description d’un tableau qui représente La République ou le Progrès ou la Civilisation figuré par Jésus-Christ qui conduit une locomotive laquelle traverse une forêt vierge. Cette image mérite d’être citée comme la conquête d’une certaine liberté d’esprit dans le sens où elle se moque aussi bien du monde d’avant que du monde d’après la locomotive. Elle ouvre la voie d’un discours critique et le mérite peut être attribué à Flaubert.

Mais le point auquel nous avons attaché plus d’importance est celui qui concerne l’usage des métaphores animales et mythologiques pour représenter l’univers ferroviaire. L’évolution des figures poétiques a été, elle aussi, une construction sociale lente et laborieuse. Le réseau discursif autour des trains a construit des codes qui demeurent vivants dans nos perceptions, dans ce qui a été transmis de génération en génération et qui donne à la culture poétique autour des trains sa spécificité. Nous ne saurons jamais si Claude Nougaro a lu l’un des poèmes que nous avons cités. En composant une chanson sur la locomotive, il a eu l’intuition de ce bestiaire configuré à partir des références classiques qui formaient la culture de l’époque et il l’a actualisé avec les airs de son temps, plus éloigné du monde antique, déjà investi par d’autres figurations. Les plumes de vapeur de sa chanson portent en elles la condensation de tous les rêves et de tous les cauchemars des trains de l’histoire : les gares fondantes des toiles impressionnistes, le paysage aperçu par la fenêtre, des démons et des loups noirs pour Rimbaud, des plumes d’ailes pour Proust ; la voix du charbon, des hurlements de géants et des cris de chouettes pour Verlaine ; l’allure des trains, des bilboquets du diable par Blaise Cendras ; l’odeur de la vapeur, senteurs de loups mort de faim pour Breton et Soupault ; la joie mensongère du départ des poilus, les convois vers les camps de la mort, les wagons sombres de Hitchcock, l’inquiétude à bord de l’Orient-Express, les dissonances des trains du Jazz le « Blue train » de John Coltrane, le « Take a Train » de Duke Ellington…

Notes

[1] DESCHAMPS Antoni. Poésie d’Émile et Antoni Deschamps. Paris, H.L. Delloye Éditeur, 1841.

[2] ARNAUDIES, Fernand. Singulière Jeunesse du Chemin de Fer. Baconnier, 1959.

[3] BARTHELEMY, A. La Vapeur. Paris, Imprimerie Lange Lêvy et compagnie, 1845.

[4] HESIODE. Les travaux et les jours.

[5] VIGNY, A. Maison du Berger. Paris, Imprimerie de H. Fournier et Cia, 1844.

[6] POMMIER, A. Colères. Paris, Dolin, Libraire Éditeur, 1844.

[7] SOULARY, J. Œuvres Poétiques. Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, 1873.

[8] VACQUERIE, A. Demi-Teintes. Paris, Garnier Frères, Éditeur, 1845.

[9] LA CHAMBEAUDIE, P. Fables. Paris, J. Bry Libraire-Éditeur, 1855, p. 12.

[10] De VILLIERS DE L’ISLE-ADAM Auguste. Parnasse Contemporain, Œuvres Complètes, vol. 10, Paris, Mercure de France, 1929, p. 196.

[11] HUGO, Victor. La légende des siècles. Paris, Librairie de la Hachette, 1862.

[12] BANVILLE, Théodore. Œuvres. Paris, Alphonse Lemerre éditeur, 1875.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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