L'invention du train

Patrick Baudry

 

 

 

« Le bruit des portes des voix des essieux grinçant sur les rails congelés »
Blaise Cendrars

On a souvent demandé à Blaise Cendrars s’il était vraiment dans le train. La Prose du transsibérien fut-elle écrite suite à un voyage que le poète aurait bel et bien réalisé ? Ou bien ce récit, sous bien des aspects plutôt étranges puisqu’il est question d’une ligne Bâle-Tombouctou et d’un Paris New York, ne relève-t-il que d’une expression poétique ? Cendrars aura répondu à Jérôme Peignot : « Ce qui compte c’est la locomotive, je veux dire d’avancer. » Et il ajouta : « Ce que tu mets dans la machine importe peu pourvu qu’elle marche et si possible que, dans son ventre, cela soit un feu d’enfer. » Un chercheur suisse qui était venu avec du papier millimétré (sans doute pour marquer les étapes du trajet) et qui voulait savoir « à quelle date exactement » il était monté dans le train, s’est trouvé mis à la porte. Plus aimable avec Pierre Lazareff qui lui avait posé la même question, Cendras a répondu « Qu’est-ce que ça peut te faire, puisque je vous l’ai fait prendre à tous » [1].

Il est impossible de dire que Blaise Cendrars était un menteur. Sans doute aura-t-il mêlé des éléments de sa vie à son œuvre, mais non point pour donner un semblant de réel à celle-ci. Comment pourrait-on prouver qu’il se serait ingénié à trouver dans son existence les moyens de donner un semblant de vraisemblance à ses affabulations ? Cendras déplaçait les frontières qui devraient séparer la vie véritable de ce qu’on veut reporter au rêve, comme en un domaine factice, sans vérité. Et peu lui importait peut-être que sa mythomanie puisse contenir un sens caché plus opératoire que l’illusion d’une réalité vécue sans en comprendre les ressorts. C’est bien la bizarrerie de La Prose du Transsibérien qui constitue, plus que tout reportage fidèle ou consignations de péripéties dans un journal, non pas la preuve du voyage, mais le voyage même.

Dans la perspective d’une explication de texte, on a pu dire que La Prose reprend dans son écriture les secousses d’un train. Que son rythme se construit, au moins par moments, sur le rythme même des voyages ferroviaires. Mais de quel unique voyage pourrait-il s’agir puisque Cendrars nous dit qu’il « connaît tous les trains », qu’il peut les distinguer rien qu’à leur bruit, à leur son et à leur mouvement. C’est dans le texte censé raconté un seul voyage que l’auteur semble être descendu de voiture et se trouver tout à fait ailleurs. Il n’est question ni de réalisme ni de simple évasion dans une re-visitation poétique. Par instant, le train fait un « saut périlleux » et retombe sur ses roues. Cendras nous le dit : « le train retombe toujours sur toutes ses roues » [2]. Il est inutile de se demander comment le poète a pu mener son enquête, ou depuis quelles bases il aura pu donner libre cours à son imagination. Cette Prose, qui est celle donc du Transsibérien, mais aussi de la petite Jeanne de France, fait disparaître tout souci de vérification.

Un jour, prétendant avoir « tiré le sel du cresson » puis « vendu sa formule », Blaise Cendras rencontre le regard dubitatif de celui à qui il raconte sa découverte. Devant ce soupçon, il répond aussitôt : « Il ne faut pas oublier que je suis le fils d’un inventeur ». Claude Leroy relève que cette « invention » n’a appartenu qu’à l’écriture. Puis il dit : « Précieux est ce mot d’invention qui place sous le même pavillon les ingénieurs et les poètes, les affabulateurs et les archéologues » [3]. Claude Leroy écrit encore : « Cendrars a découvert la seule ambition qui vaille : être celui par qui l’inconnu advient » [4]. On peut comprendre que la lecture de La Prose nous ferait retrouver, par le détour d’un jeu poétique, les impressions que nous pouvons éprouver à l’occasion d’un voyage en train. Plus sûrement, ce texte inattendu donne force aux imaginaires mêmes du train, au-delà d’un voyage dont on aurait le compte-rendu, et aussi bien au-delà des souvenirs précis que nous pourrions nous-mêmes égrener depuis nos expériences cumulées. Nous ne retrouvons pas dans La Prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France des émotions que nous n’aurions pas su formuler avec tant d’adresse. Mais ce qui donne à la pratique du train une part d’intrigue et lui donne son voyage.

L’invention de Cendrars peut d’autant plus faire rêver que la destination est fabuleuse. Un Transsibérien qui parcourt 9289 kilomètres ne transporte-t-il pas jusqu’aux confins, et ne mène-t-il pas jusque dans ces villes dont on ne sait pas toujours très bien prononcer le nom ? Mais la magie du train opère sans besoin de mystères majeurs ou de grands prestiges. Sans doute le Train Bleu, l’Orient-Express ou encore la décoration luxueuse du train de la famille royale d’Angleterre peuvent séduire. Le Pullman, le single sont propices à la rêverie des grandes aventures. (Selon une logique publicitaire de carte postale, c’était moins le train qu’il fallait montrer que le lieu merveilleux de son terminus). Reste que ces places très réservées connaissent aussi le désarroi des contre-héros de films noirs, ou que le compartiment très confortable peut être la scène d’un crime. Le train majestueux peut abriter le drame le plus sordide, ou la préparation d’un terrible hold-up. Et c’est bien là la force d’un récit qui ne peut être univoque, de même qu’un voyage peut provoquer les sentiments les plus contradictoires. Le train ne mène pas seulement d’un point à un autre en ne provoquant qu’une seule attente.

 
 
 
 
 
 

 

 

Le train renvoie au développement industriel et s’accompagne des plus grandiloquentes architectures : quand la gare prend l’allure, par sa hauteur, ses verrières et ses façades patrimoniales, d’une sorte de basilique dressée pour célébrer l’évidence du progrès. Mais la gare peut être modeste, sans cesser de porter à l’imagination. Et c’est donc avec un train de peu que l’on peut se trouver comme dans le Transsibérien. Il n’est pas nécessaire qu’il transporte fort loin et qu’il soit très rapide. On peut du reste se demander ce que signifie la recherche d’un train qui devrait battre des records et précipiter au plus vite ses voyageurs vers leur destination. On peut ici citer le JR-Maglev, un train à sustentation magnétique japonais qui a pu atteindre la vitesse de 603 km/h. Ou encore le projet d’Elon Musk (patron de Tesla et de Space X) d’un « Hyperloop » : il s’agit de trains qui devraient circuler à très grande vitesse dans des tubes. Dans cette perspective (battre des records et enfermer le train dans un circuit hors sol), on peut encore citer le projet chinois des « vacuums trains », qui circuleraient dans le vide. La locomotive entraînerait des wagons qui prendraient la forme de petites capsules cylindriques. Ce train ultra-rapide, ne rencontrant aucune résistance dans l’air et donc parfaitement silencieux, pourrait atteindre la vitesse de 4000 km/h : la distance entre Paris et Moscou pourrait ainsi être couverte en une heure. Il faut se demander selon quel objectif de rationalisation le voyage devrait être ainsi quasi supprimé. Dans les trains royaux, il semble que l’on veuille le plus possible reproduire l’intérieur des habitats de prestige. Mais il faut se demander quelle annulation vise une telle répétition. Le train est bel et bien fait pour déplacer et non pas pour que l’on demeure situé à l’identique. Un certain inconfort peut ainsi être de mise. Une agitation aussi bien : « L’homme aux lunettes bleues qui se promenait nerveusement dans le couloir et qui me regardait en passant / Froissis de femmes / Et le sifflement de la vapeur/ Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel », écrit Cendrars [5]. La Prose du Transsibérien est faite d’un jeu qui dépasse les catégories par quoi l’on voudrait restreindre une expérience collective et enfin savoir ce qui est profitable à la mise en vitesse d’une société [6].

Notes

[1] Voir « Cendrars était-il dans le train ? » On trouve cet article, sans mention de son auteur, dans les Archives du journal Le Monde.

[2] Blaise Cendrars « La Prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France » in Du monde entier – Poésies complètes 1912-1924, Paris, Gallimard, 1967, p.34.

[3] Claude Leroy Préface à Blaise Cendrars Œuvres romanesque I précédées des Poésies complètes ? Paris, Gallimard / Bibliothèque de La Pléiade, 2017, p. XII.

[4] Idem, p. XLIII.

[5] Blaise Cendrars « La Prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France » in Du monde entier – Poésies complètes 1912-1924, Paris, Gallimard, 1967, p.31.

[6] À propos du jeu, Jean Duvignaud critique « le système des dichotomies propre à la réflexion européenne : gratuit-utile, sérieux-non sérieux, vrai-faux ». Il écrit encore : « L’activité inutile qui caractérise certains moments de l’expérience collective révèle autre chose que l’opposition formelle de l’utile et du vain », in Le Don du rien, Paris, Stock, 1977, pp.175, 176.

 
 
 
 
 
 
 

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