Pèlerinage à Colombey

Marc Abélès

 

 

 

Entre eux les députés gaullistes s’appellent “compagnons”, soulignant ainsi l’importance de la convivialité au sein du groupe. La fidélité à une même cause est censée transcender les querelles de personnes, bien que ces dernières années celles-ci aient empoisonné la vie du mouvement. Le RPR se veut une sorte de tribu qui prolonge le geste fondateur du grand ancêtre disparu. Ici on aime rappeler la mémoire du grand homme, et je remarque la présence de ses photos un peu partout, au siège du groupe où elles voisinent avec celles de Malraux, mais aussi dans les bureaux des députés. Ce qui me frappe d’ailleurs c’est que les gaullistes ont une prédilection pour les photos que n’ont pas leurs collègues ni à droite ni à gauche. Chez les uns et les autres, toute imagerie de ce genre semble presque bannie. Sans doute cela tient-il au fait que le RPR se pense d’abord en référence à un héros dont on entretient le culte par l’image et le rituel. À cet égard, le pèlerinage annuel à Colombey-les deux-églises, le 9 novembre jour anniversaire de la mort du général représente un moment fort de la vie du groupe. Il comprend plusieurs séquences. D’abord les parlementaires se rendent ensemble à la gare de l’Est d’où ils prennent le train qui les mènera à Bar-sur-Aube. Parmi les habitués de Colombey, on voit se joindre aux députés des sénateurs, d’anciens parlementaires et des personnalités connues dans les rangs gaullistes. C’est ainsi que je pus m’entretenir avec Anne Braun, qui fut durant quarante-cinq ans la secrétaire générale du groupe politique et garde la nostalgie de cette génération de la résistance qui domina jusqu’en 1981. Le voyage en train est l’occasion d’un agréable déjeuner. Un excellent Pouilly fumé villa Paulus accompagne le médaillon de foie gras et sa brioche, suivi d’un agréable le filet de bœuf sauce périgourdine. Jean-Louis Debré passe de table en table saluer ses hôtes. L’atmosphère est bonne enfant ; chacun y va de son commentaire sur les derniers événements de la vie politique. Dans un autre wagon se trouve Philippe Séguin entouré de journalistes. Ses déclarations à propos du débat en cours sur le pacte civil de solidarité alimenteront l’actualité politique. Non loin de moi se trouve le questeur de l’Assemblée, Henri Cucq. Patrice Martin-Lalande, dont je partage la table, me raconte qu’il est venu tout jeune de la Motte-Beuvron – il en est aujourd’hui le député – à Colombey par des moyens de fortune. C’était le premier pèlerinage dans une atmosphère de deuil. Aujourd’hui les rangs des gaullistes historiques sont désormais clairsemés. Mais le rituel a gagné ses lettres de noblesse.

Tous les dignitaires du mouvement sont présents. Jacques Chirac est allé se recueillir à Colombey dans la matinée. En descendant du train, trois autobus nous attendent. Un peu en avant de moi est assis Jean Tibéri, et sur le rang de gauche Bernard Pons qui lit ostensiblement le journal sans lui adresser la parole. On nous dépose près de l’église de Colombey. Nicolas Sarkozy s’apprête à entrer, et non loin de lui, le député de la circonscription, François Baroin serre des mains. La deuxième séquence du rituel consiste en une messe à la mémoire du général. Son petit-fils, le député RPR Jean de Gaulle, est au deuxième rang, près de Jean-Louis Debré et derrière Philippe Séguin. Après la cérémonie religieuse, on se rend au cimetière. Séguin, Debré et les autres parlementaires viennent s’incliner sur la tombe du général. Suit une troisième séquence qui a pour cadre le mémorial, avec l’immense croix de Lorraine. Notre groupe observe une minute de silence. Dans ce froid de novembre, la lumière est belle ; le cérémonial est presque minimaliste. Point de discours, une évocation muette de l’homme du 18 juin. Une dernière halte au musée où j’entrevois Alain Juppé en train de signer un autographe, et c’est le retour vers la gare. Sur le quai j’entends des jeunes plaisanter : “tiens voilà les guignols !” Manière bien à eux d’exprimer leur surprise, à croiser ainsi l’ancien Premier ministre et des figures connues. Non loin – drôle de contraste - un sénateur se remémore l’époque révolue où l’on distribuait généreusement toutes sortes de décorations : l’Ordre de Victoria, le Pont d’or des Andes, et toutes les médailles de la France d’outre-mer. Dans le train qui nous ramène à Paris, la politique refait surface. Les compagnons préparent la prochaine offensive : Jospin a mangé son pain blanc. D’autres, moins optimistes, s’interrogent sur l’avenir de l’Alliance : l’union de l’opposition n’est sans doute pas pour demain.

Le rituel de Colombey porte la double marque du souvenir et de la convivialité. Les séquences centrales mettent au premier plan le lien quasi-mystique avec le chef de la France libre. Lien qui se trouve ravivé chaque année, comme la flamme qu’on entretient, par le déplacement en corps des gaullistes. Transcender la politique pour retrouver la pureté d’un idéal commun, tel est le sens du rituel. D’où l’absence de décorum dans un acte collectif qui se veut retour aux sources, par-delà les vanités du pouvoir. Comme dans d’autres tribus plus exotiques, l’invocation périodique de l’ancêtre est prétexte à renforcer la cohésion du groupe. On ne trouvera pas l’équivalent du rituel de Colombey dans les autres groupes politiques : leur calendrier est plus prosaïque, avec pour scansion annuelle la réunion des journées parlementaires de rentrée, et les rassemblements régulièrement organisés par les partis.

En suivant les députés RPR, je suis sorti pour quelques heures du Palais-Bourbon. J’avais suffisamment arpenté cet espace pour m’évader vers cette contrée hautement symbolique, puisque le général y effectua sa “traversée du désert”, et ne cessa de vitupérer contre le régime parlementaire. Retour à l’Assemblée, plusieurs questions m’ont hanté. Si de Gaulle a réussi dans son offensive contre les partis, n’a-t-il pas affaibli durablement l’institution parlementaire ? Les choses n’ont-elles pas évolué dans la dernière décennie, avec l’expérience des alternances et des cohabitations ? De quel espace dispose la représentation nationale dans sa lourde mission qui est de faire la loi et de contrôler l’action du gouvernement ? Là encore il y a les textes, mais aussi la pratique quotidienne et les rapports complexes qui lient le pouvoir et le microcosme politique. De quoi susciter la curiosité de l’ethnologue avide de se repérer dans ce luxe de procédures et de mieux comprendre la manière dont cette maison lourde d’histoire organise ses activités. Il est temps d’aller plus avant et de pénétrer dans la fabrique des lois.

 

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