Reconfinement

Bernard Kalaora

 

 

 

Mon cher Henri-Pierre,

Content d’avoir de tes nouvelles. Me concernant je ne sais plus si je vais bien ou mal, incapable de définir l’état où je suis. Confinement pour moi rime avec Déplacement. Je ne peux me faire à l’idée d’être attaché à une chaise, à un bureau, à un périmètre imposé, pas plus d’un km de mon habitation, reclus comme un chien dans sa niche avec son os à ronger. Alors je m’évade avec des attestations d’expert faussaire en risques littoraux et lacustres qui me permettent de voyager sur toutes les rives du continent, bien au-delà du km autorisé par nos ronds de cuir qui par définition sont immobiles. Je prends le train pour aller de place en place, de Paris au Cotentin, puis la Belgique, à Liège, la Creuse et Nice. Des lieux qui me sont chers pour des motifs inavouables. C’est mon plan de campagne du confinement. Pour l’instant j’en suis à la première station, la Manche. Faussaire, certes comme tous les experts en temps d’incertitudes, mais sauveurs de la SNCF qui en ces temps de Covid ne sait plus comment occuper ses compartiments. Un client c’est mieux que rien. Je me réjouis à la pensée que je vais à moi seul occuper la totalité d’un wagon vu l’absence d’usagers comme tu peux le remarquer sur cette photo que j’ai prise. C’est le TER relooké sauce normande qui va de Paris à Cherbourg, pas un chat, un train pour mon seul plaisir, et quel train, tout pimpant par-dessus le marché dont je peux à volonté disposer. Cela me rappelle mon enfance et mon addiction au petit train électrique avec lequel je n’en finissais pas de faire des ronds jusqu’à épuisement tant le voyage était interminable.

Tu vas certainement rire, mais j’ai l’impression de retrouver mon ADN de juif errant dans les trains. Un juif sans train n’est pas un juif, sa destinée, sa vie et sa mort sont de manière intrinsèque liées au chemin de fer. Dans le train du confinement, j’espère que l’issue du déplacement ne va pas se terminer au camp de quelque chose (stalag ou concentration) si le contrôleur venait à me démasquer. Heureusement le masque est obligatoire et il ne verra pas mon nez casher. N’empêche, on ne sait jamais sur qui on tombe, les trains ont une histoire et une mémoire, celles des visages fantômes des juifs qui leur collent au fer.

Je ne sais pas quand finira mon périple en chemin de fer, peut-être jamais, car j’ai entendu un chroniqueur de France Inter nous prévoir 23 vagues de Covid19 donc logiquement vingt-trois confinements me condamnant à vivre ma vie dans le train et sans aucun doute à y terminer mes jours. Cela risque d’être bien long. Le mieux peut être pour ne pas sombrer dans la déprime est que je postule à un poste de cheminot senior, j’ai déjà la carte, il suffit d’y ajouter le prédicat cheminot et l’affaire sera dans le sac. Et là plus aucun risque de me faire fliquer je serai à la commande.

Alors pour revenir à ta question je vais bien, cette situation ambulatoire me sied, sans effort je traverse notre Belle France hexagonale dont la régularité fait la joie du coronavirus qui se love dans ses parties les plus profondes et invisibles, un peu comme les spermatozoïdes. Je me sens pareil au virus, je circule. Sacrément sexué ce Covid19. Déconfiné-confiné dans le train je suis à l’abri et je le serai plus encore en tant que cheminot, car si l’on se place sur le plan épidémiologique je n’aurai aucune chance d’être un cas contact, je serai seul à chevaucher ma machine désirante. Mais qu’à cela ne tienne je me contente pour le moment de voir défiler des super paysages vides de leurs habitants confinés à domicile. La France n’est plus qu’une réserve de non-humains. Voilà ma nouvelle vie, mon devenir mobile pendant que les autres sont interdits de mouvement, quel privilège distinctif, Bourdieu en aurait fait son beurre, non plus les dominants et les dominés, mais les déplacés et confinés. Mon cher Henri-Pierre, il ne me reste plus qu’à ajouter Cirey ou Cireur – je ne sais plus très bien – à mon itinéraire enfin là où tu résides, un haut lieu du vide ou de trop plein d’histoires passées et oubliées. Et toi comment te sens-tu, comme un témoin pétrifié de l’ancien monde ? C’est cette posture que tu adores, ne jamais bouger, s’enraciner, alors tu dois bien en prendre tes aises.

Et figure-toi que dans mes rêves, l’un répétitif que je livre à ton interprétation analytique, je passe ma vie dans le train et celui qui fait office de contrôleur est devenu mon psychanalyste, un nazi spécialiste des juifs qui en guise de cure, m’enjoint de retourner d’où les miens sont venus, c’est-à-dire les camps. En bref, faire le trajet inverse, une forme de régression, mon histoire à l’envers à travers les générations qui m’ont précédé. C’est compliqué la psychanalyse, encore plus dans un train, bien que celui-ci ressemble à mon inconscient, un continent blanc, mais les trains se prêtent bien à des histoires à l’envers, ils peuvent se mouvoir dans les deux sens. Toutefois, ce qui change la face de l’histoire avec le confinement, c’est que nous sommes obligés sous peine d’amende d’être masqués et donc j’ai peu de chance d’être démasqué. Quant à mon nazi de soignant s’il venait à me dénoncer il se priverait du seul client qu’il a. Reste la sécurité SNCF, mais je n’en ai cure dans ma cure, je suis en règle, expert es sciences de l’environnement et du littoral, j’ai mon attestation de déplacement professionnel. Un seul petit problème me tracasse, bien que ce soit un job absolument essentiel en ces temps de dérèglement global, je pense que j’aurai bien du mal à expliquer aux autorités en quoi consiste mon expertise, surtout lorsque j’invoquerai la Creuse. La Creuse est-elle concernée par ce justificatif, risque-t-on de me demander ? Mais oui, aucun doute, tous les experts sont formels, en 2O25, elle sera remplie d’eau de mer, submergée par la 23e vague du Covid et noyée par les flots qui auront quitté leurs lits. La Creuse est prédestinée à se remplir, il ne peut en être autrement, son appellation est une invite au remplissage. Le train se métamorphosera en bateau ivre et le chemin de fer ne sera plus qu’un souvenir lointain dont il appartiendra aux gardiens du patrimoine de réactiver la mémoire d’un temps révolu de la SNCF. Je dois donc m’armer de patience, j’en ai pour un bail d’être dans le train, 4 à 5 ans, peut-être même jusqu’à ma mort, emporté avec lui dans la Creuse devenue Océan et cimetière des chemins de fer. Il faut que je me prépare à remplir le temps qui risque de durer, mais j’ai un atout et un compagnon de taille, mon organe vocal qu’autrefois j’ai cultivé. En effet bien que juif je fus encarté comme petit chanteur à la Croix de Bois et même comme soliste en raison de la qualité de mon larynx et en dépit de mon membre circoncis. Il est vrai que comme les eunuques je puis malgré mon âge chanter en soprano, j’ai mué sans vraiment muer. Grâce à ma voix merveilleuse et mon timbre si pur, j’ai envoûté les curés au point qu’ils en ont perdu tout sens pratique, oubliant cependant qu’un appendice me distinguait des leurs. Et j’ai un sacré répertoire de vieilles chansons françaises et encore un très bel organe qui à la différence de celui que je n’ose pas nommer dans ce texte n’est pas usé. Alors dans le train, seul dans le wagon, je contemple à travers les fenêtres le vide du monde fait de terre et de ciel et comme un pinson au timbre primesautier je chante, je me sens libre. J’oublie mes 75 berges et je retrouve la libido de mon enfance. Je remplace ma bite par ma corde vocale que j’active de façon masturbatoire en épousant le rythme et le mouvement vibratoire du train. Je ne suis plus dans le train, je suis le train qui jouit. La motrice transperce le mur du son, je glisse, je voltige, je me laisse bercer par le son mécanique de mes roues huilées. Je suis un corps machine vocal, le train est ma partition, je perds la notion du temps et de l’espace. Je suis un train d’enfer ouvert à tous les sens. Ce n’est plus le train de la déportation, de la mort et des camps, mais celui d’un chemin de vie que je retrouve par le chant, je jubile, je m’éclate, mon corps de fer est en feu, je bande. Le wagon désert est devenu mon souffle, ma caisse de résonnance, je peux déployer à fond mon instrument et inlassablement en épousant le doux roulis du train je chante jusqu’à l’orgasme cette mélodie de Richard Antony qui me rappelle mes amours d’antan. Le train de mon inconscient me ramène à mes premiers désirs, les jeunes filles que j’ai laissées sur les quais et que je ne retrouverai plus.

 

 

 

 

J’ai pensé qu’il valait mieux
Nous quitter sans un adieu
Je n’aurais pas eu le cœur de te revoir
Mais j’entends siffler le train
Mais j’entends siffler le train
Que c’est triste un train qui siffle dans le soir

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