Train des merveilles

Karine Stebler

Même en Alsace, pourtant connue pour son respect des lois (humaines comme naturelles), le climat se dérègle. La neige ne tombe plus à Noël, les orages n’attendent plus le 15 août pour éclater. Dans les Vosges, les névés tiennent encore le coup jusqu’en été, de plus en plus rares et petits, envoyant au marcheur ces bouffées glacées qui lui rappellent la haute montagne. Sur le gazon des Ballons où poussent les fleurs des Alpes, arnicas, gentianes, pensées, pulsatiles, mille mètres d’altitude valent bien, en effet, deux mille mètres alpins. Les os de la terre, décharnés par le travail des antiques glaciers, pointent par endroits en rocs nus parmi lesquels s’ébattent les chamois. Les animaux sauvages vont boire aux sources et aux ruisseaux, les lacs glaciaires accueillent encore la fonte des neiges. Le chemin de fer qui, jadis, montait jusqu’aux cols, mène toujours aux fonds de vallées, d’où les sentiers grimpent vers les sommets. Ses rails longent les rivières alimentées par des dizaines de ruisseaux plus ou moins impétueux, descendus de là-haut en sautant sur les pierres éboulées et en sinuant dans les pâturages, où sonnent les cloches des vaches. Pourtant, dans ce pays de Cocagne si doux et si peuplé, des gares sont désaffectées ou reconverties et dans certaines, où les trains s’arrêtent encore, les voyageurs ne sont plus accueillis ni contrôlés.

 

 

 

 

On s’est ému comme tout le monde quand la vallée de la Roya, en bas de la carte de France, mais toujours à l’est, à cheval sur l’Italie, s’est trouvée bouleversée, meurtrie, dévastée par des inondations jamais vues, des torrents cataclysmiquement gonflés, des déluges écumants, qui arrachèrent rochers, forêts, ponts, maisons, engloutirent véhicules et humains, des coulées de boue qui coupèrent du monde habitations et troupeaux, de monstrueuses intempéries que même les hélicoptères ne pouvaient franchir. Le Train des Merveilles qui montait vaillamment à l’assaut du col de Tende à travers tunnels, ponts et viaducs, fut arrêté à Breil-sur-Roya par la tempête Alex. La Vallée des Merveilles devint inaccessible. Si ses gravures rupestres devaient conjurer le dieu caché dans les noirceurs du Mont Bego, Alex l’avait emporté sur leurs incantations préhistoriques. Mais pas sur les hommes, dont la solidarité, la bravoure et l’inventivité feraient des merveilles, à commencer par la remise en circulation du train jusqu’à Breil, acheminant des secours pour les sinistrés. Le cœur serré, on admira leur résistance et leur courage, on s’émut de leurs larmes devant les ruines de leurs maisons, leurs proches blessés ou disparus, leurs bêtes perdues, leurs vies noyées.

Cependant les « épisodes cévenols », c’était bon pour le sud, ici on ne connaissait que le foehn et l’inversion des températures. Les vaches paissaient tranquilles. Alors quand on a commencé à voir les cascades se rétrécir, les tourbières se dessécher et les lacs s’eutrophiser, on s’est bien dit que le changement climatique était à l’œuvre, mais sans s’affoler. Il pleuvait toujours les jours où, justement, on avait entrepris une grande randonnée, et les orages éclataient quand il était temps, à la fin d’une chaude journée d’été. Certes, il y a plus de vingt ans, en Alsace, un lendemain de Noël, la tempête Lothar avait abattu arbres et édifices alsaciens jusqu’au cœur des villes. Des morts, des blessés, des toitures arrachées, des forêts détruites, des véhicules renversés. Une tornade historique, tellement historique qu’on l’a presque oubliée. La neige qui bloque les turbotrains (et, plus tard, les TGV), le gel qui altère les caténaires, on savait que c’était possible ; une tempête tropicale à Noël, qui coupe les voies, non, ce n’était pas croyable – et pourtant, c’était arrivé. Cela n’arriverait plus. Après les efforts des hommes pour déblayer, réparer et replanter les forêts dévastées, même s’il en reste encore de grosses cicatrices, le phénomène ne s’est pas reproduit. On s’est dit qu’il était vraiment exceptionnel. Pourtant c’était un signe, un indice brutal du changement qui d’abord affecta les ciels, les vents, la course des nuages ; puis les sols, les précipitations, la marche des saisons. La végétation suivait, de nouveaux insectes apparaissaient, des sangliers descendaient en ville, le vin titrait de plus en plus fort. Avec un hédonisme bêta de citadins, on se réjouit du soleil, des nuits tièdes et des économies de chauffage, sans trop s’inquiéter tant que les jardins étaient arrosés et les piscines remplies. Parfois une tempête de neige nous rappelait qu’il y avait eu, naguère, des hivers gelés où on skiait dans les rues de Strasbourg. Et puis la canicule de 2003 nous surprit comme un accident aussi tragique qu’improbable. Tandis que des prophètes de malheur citaient l’Apocalypse, des merles moqueurs appelaient la pluie qui remettrait les pendules à l’heure. Elle vint. Et comme les lances à incendie inondent les décombres, ajoutant les dégâts des eaux à ceux du feu, de soudains déluges ravagèrent les sols craquelés, dans un rythme de moins en moins prévisible. Des oueds desséchés se remplissaient de flots boueux, des rivières débordaient sur leurs berges. Le fil du temps remontait jusqu’aux époques confuses où Dieu sépara les cieux, les eaux et la terre.

Dans les intersaisons hostiles, novembre et février, les éléments se confondent dans la grisaille de la plaine d’Alsace. Mais on voit avec surprise, par certains de ces jours sombres, se profiler les pics alpins au bout de la ligne de fuite qui court vers le sud-est de la plaine. Leurs silhouettes aiguës nous font rêver aux trains merveilleux qui longent les glaciers, au Glacier Express rouge et blanc glissant dans les neiges illuminées de soleil. On se dit alors que, comme les Alpes, le piémont pentu des Vosges mérite bien lui aussi ses parcours ferroviaires, qu’il faut garder ses omnibus et autorails qui emmènent élèves et salariés à leurs travaux, débarquent touristes et marcheurs au départ des sentiers de randonnée.

 

 

 

Qu’il faut réaliser les projets abandonnés qui devaient mener ces modestes trains, chargés de voyageurs et de fret, de l’autre côté de la ligne bleue des Vosges, vers le Grand Est. Plus loin encore, vers de nouveaux embranchements, qui relieraient ces lignes secondaires avec une nouvelle voie ferrée d’importance : celle qui parcourrait la diagonale du vide. Pas question d’y faire circuler un de ces ancêtres, tel le Rasender Roland soufflant ses escarbilles et sifflant ses vapeurs sur l’île de Rügen, ni un de ces réhabilités touristiques ahanant dans le patrimoine ferroviaire du Grand Est – comme les enfants, je les adore, mais ce n’est pas le sujet –, je parle d’un vrai train et pas forcément d’un TGV, car pour être utile il devrait desservir de nombreuses gares sur son trajet.

Longtemps j’ai fait mes déplacements pendulaires en train. De Sarreguemines à Strasbourg, avec le train du dimanche soir ou du lundi matin, rempli d’étudiants, tout comme celui du vendredi soir. Le plus rapide ne s’arrêtait que cinq ou six fois, le plus long faisait une dizaine de stations, passant de Lorraine en Alsace à travers le limes de l’Alsace Bossue. Quand l’omnibus du vendredi soir s’arrêtait dans un soupir en gare de Tieffenbach-Struth, juste après le tunnel de Puberg, je me sentais déjà de retour en Lorraine ; ce n’était pas le cas, mais le paysage et les maisons austères de grès appartenaient bien aux Vosges du Nord et ces quelques kilomètres reliaient plus qu’ils ne les séparaient la Lorraine où j’étais née et l’Alsace qui m’avait adoptée. Plus tard, j’empruntais quotidiennement le Strasbourg-Paris, descendant le matin à Nancy où je travaillais et le soir à Strasbourg où j’habitais. Le train se faufilait dans la vallée de la Zorn, en compagnie du canal de la Marne-au-Rhin et de la route, s’enfonçant dans six tunnels, passant en dessous des châteaux forts du Moyen-Âge, au milieu d’escarpements gréseux et de forêts enchantées. À un bout c’était le « beau jardin » convoité par Louis XIV, à l’autre bout le plateau lorrain dont on découvrait les vastes ciels au sortir du dernier tunnel. J’ai toujours aimé ce long passage entre la Lorraine et l’Alsace, que maintenant, sans ménager de transition poétique, le TGV franchit par un unique corridor de béton. En TGV, l’espace traversé est tout différent, c’est comme s’il dévêtait les paysages d’un geste rapide et indiscret, rendant visible à l’œil nu leur anatomie cachée (géographique et géologique).

Le rapide de la diagonale du vide ne les dérangera pas, il les visitera. Ni tortillard ni train à grande vitesse, c’est l’acronyme RDV (Rapide de la Diagonale du Vide) qui blasonnera ses voitures. Dans le Grand Est, il partira de Montmédy pour Verdun, puis Bar-le-Duc. De là, sur des voies existantes, il se dirigera vers Saint-Dizier, Chaumont, puis Langres. Arrêt à Culmont-Chalindrey, nœud ferroviaire bien connu où le rejoint la ligne de Mulhouse, via Belfort et Vesoul. J’imaginerais bien de prolonger les lignes Colmar-Metzeral et Mulhouse-Kruth jusqu’à Remiremont, peut-être en intégrant au circuit la Navette des Crêtes. Je sais trop ce qu’on m’objectera : ces lignes ne sont pas rentables, tout le monde préfère la voiture (diesel, ça va de soi), ça coûte trop cher pour les trois pelé.e.s, ringard.e.s et fauché.e.s, qui prennent encore le train. Passés maîtres en injonctions paradoxales, nos timoniers en appellent, face aux ronds-points, à la « trace carbone », à la pollution environnementale et au réchauffement terrestre, pour disqualifier les modes de transports individualistes, destructeurs de planète ; en même temps ils tressent au train, nouveau parangon d’éco-mobilité, des couronnes de rosière – que, sur d’autres plateaux, leurs discours transforment en couronnes mortuaires. Alors, indignée par cette géométrie absurde de cercles vicieux et de spirales vertueuses, je choisis mon train des merveilles, le RDV.

Il roulera juste assez vite pour honorer correspondances et rendez-vous, tout en donnant le temps de regarder ce qui se passe dehors. On constatera qu’il ne s’y trouve pas seulement des vaches et des hirondelles et que la campagne est semée de villages habités. Qu’il est inutile de construire des villes à la campagne, puisqu’elles y sont déjà, petites ou moyennes, vivantes. Il suffit de les relier et pour cela, rien de mieux que le train, qui fait battre leur cœur, crée des gares, des entrepôts et des quais, des cafés de la gare, charge les vélos et les marchandises, s’arrête où il faut, déploie le paysage, socialise et transporte.

Plus fort qu’Alex et que Lothar.

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