Le T.E.R.êve

André Morel

 

Regardez cet anonyme pris dans la foule impatiente sur le bord du quai, ce voyageur sans histoire attendant son tour pour monter dans le wagon, cherchant une place sans précipitation et apparemment sans préférence.

Observez ses gestes faussement anodins. S’il baisse la tête, non pour éviter de trébucher sur un bagage ou heurter un pied dans l’allée, non par timidité, honte ou désir de masquer son visage, s’il avance les yeux rivés au sol pour ne voir ni le lieu ni l’atmosphère particulière de chaque rame, ni les passagers, surtout pas les passagers, s’il réduit son champ de vision à la stricte nécessité de la marche, c’est pour favoriser ses autres sens, catalyseurs de ses rêves chaque fois qu’il emprunte le TER.

Méthode rodée, méthode immuable pour un voyage imaginaire. Efficace martingale pour échapper à la pesanteur du réel, au déterminisme de l’horaire, pour entrer dans la parenthèse d’un autre espace-temps volé à la mécanique des jours.

Peu lui importe que le train parte ou non à l’heure, qu’il s’arrête sans raison expliquée en pleine campagne, qu’il ralentisse en ligne droite ou s’éternise dans une gare, voici longtemps qu’il a cessé de s’inquiéter, qu’il a changé peu à peu sa vision des choses. Il n’est plus là uniquement pour accomplir le trajet fonctionnel d’un point à un autre, d’une ville à une autre, d’un but à l’autre, mais il profite de la lenteur pour voyager. À l’ancienne. Pour récupérer des minutes à vivre, pour un retour sur soi, pour se réapproprier la durée de penser, le charme de s’évader.

Il va s’abstraire. Se soustraire au monde. Dédoublé. Le corps relaxé, jambes à l’abandon, épaules relâchées, traits détendus et regard clos, mais l’esprit inconsciemment à l’affût, aux aguets du moindre son, du moindre parfum.

Il sait qu’il ne faut rien brusquer, demeurer disponible, qu’il doit se concentrer sur sa respiration, allonger inspirations et expirations pour détendre son corps, ralentir le rythme de son cœur comme opère un apnéiste ou un moine bouddhiste, être réceptif, entre semi-éveil et demi-sommeil, au moindre signe qui déclenche le processus rituel : le claquement de doigts qui avait enclenché une « chevauchée ferroviaire » au Far West, une odeur de café le transportant dans une malle-poste du 18e siècle, cahoté entre Paris et la frontière suisse et une exclamation gutturale le propulsant sans transition dans une équipée tressautant à dos de dromadaire aux confins du Sud marocain.

Examinez la façon dont son dos se cale, s’incruste dans son siège, en toute quiétude et passez avec moi de l’autre côté de ses paupières pour assister à son spectacle intérieur, à la mise en route d’un autre monde, télescopage d’époques, mélange de la fiction et de l’Histoire que fait naître la moindre sensation.

Est-ce dû à ce rayon de soleil qui surchauffe la banquette, à cet effluve fugitif de mimosa, au froissement soyeux d’une étole ? Aujourd’hui, il s’installe au début du siècle dernier et se retrouve dans le luxe de l’Orient-Express en direction de Constantinople.

L’étole longue ou qu’il imagine telle le frôle dans le couloir feutré d’un wagon pullman bleu et or, délicate parure « clippée » sur la mince bretelle d’une robe fluide révélant le dos jusqu’à la cambrure des reins, une étole qui l’effleure à nouveau, croit-il, quand il traverse le restaurant « l’Oriental » dont les panneaux en laque de chine, tel un miroir de bronze, renvoient son image d’homme en habit et celle, curieusement immatérielle et charnelle, d’une Mata Hari ou d’une aventurière, fausse princesse des Balkans, cheveux courts, robe du soir et fume-cigarettes au bout des doigts fuselés de cuir blanc.

 

Approchez-vous de lui sans hâte et sans bruit pour examiner sa métamorphose, invisible pour les non-initiés, patente pour le curieux, scrutateur de l’infime. Traduisez au minuscule tressaillement de ses lèvres la succession de ses états d’être puis fermez les yeux, comme lui, et suivez sa pérégrination anachronique dans cette termitière du luxe cosmopolite.

L’épisode auquel il assiste, à la gauche du héros moustachu, et qui se traduit par l’amorce d’un rictus, il le connaît. Mais la situation lui semble incongrue, personne ne lui a jamais appris que c’est dans le wagon N° 2419 de ce train, symbole de l’insouciance et de l’argent insolent, que le Maréchal Foch a signé l’armistice à Rethondes le 11 novembre 1918. Instant solennel. Dans la gravité du silence.

Avez-vous franchi la frontière de son rêve ? Alors, laissez-vous gagner par l’atmosphère du piano-bar où, dans sa mémoire en puzzle, le jazz a remplacé la goualante haut perchée de Mistinguett. On rythme, on scande, on jazzifie, on se regarde se regarder, miroir de miroir, se jauger, se juger, évaluer fortune ou revers prévisibles. Puis on s’applaudit, plus qu’on ne remercie les artistes, on applaudit à faire vibrer les marqueteries de bois rare, les luminaires et les boiseries d’acajou où s’enchâssent les panneaux de verre moulé.

Chacun son style. Du bout des gants pour Marlène Dietrich telle qu’en son mythe, sourire distant, bas résilles et chapeau claque, à califourchon sur la chaise de l’Ange bleu. Pipe à la bouche pour Hercule Poirot espionnant Agatha Christie. À pleines mains de paysans pour les Magyars enrichis. Par pur réflexe pour les hommes d’affaires ou les agents doubles du KGB. En glougloutant pour les beautés à saisir avant que leur jeunesse ne s’offre à un autre. Sans lâcher son carnet d’écrivain pour Joseph Kessel cherchant une lyrique inspiration. À peine rhabillés pour Cuculine et le prince de Vibescut échappant aux Mille verges de Guillaume Apollinaire.

Avez-vous vu comment, après cette dernière évocation provoquant chez lui un afflux de sang érectile, il s’est retourné au ralenti sur son siège, à la limite du réveil, puis s’est lové, dans la douceur des derniers rayons du soleil, comment un sens a chassé l’autre, comment, du désir tendu de la chair, il est passé sans rupture au plaisir amollissant de la table où le visage de ses commensaux ne lui rappelle rien. Ni la « garçonne » en robe sac et chapeau cloche qui a chipoté sur les deux potages, ni le diplomate qui a englouti les entrées, ni la douairière « embijoutée », reprenant du chevreuil comme elle a repris du lièvre, ni la jeune fille rieuse qui « se réserve pour les entremets ». Seul point commun, ils ont goûté à tous les vins, sept ou huit grands crus avant de sabrer le champagne. Ils parlent de tout. Moitié sabir moitié anglais. Sans s’apercevoir de sa présence venue d’une autre dimension.

Ne soyez pas surpris. Si imperceptiblement il se recroqueville puis brusquement se met à grelotter, c’est qu’il a froid tandis qu’il rejoint sa cabine, vitres ouvertes sur un ciel glacial de 1929. Le train, en rase campagne, est immobilisé depuis quatre jours à 130 kilomètres d’Istanbul. On a d’abord fait contre les aléas de la fortune bon « chœur » de belle humeur. On a ri de l’étrangeté de la situation. L’Orient-Express, symbole de l’évolution du monde, du vrai, le leur, celui du progrès, de la technique émancipatrice, bloqué par la neige pis que charrettes de rustres dans leurs montagnes et par moins vingt-cinq degrés ! À pouffer ! À pimenter le souvenir. Alors, on a gloutonné pour fêter l’aventure. On a rêvé. On était explorateur perdu sur la banquise. On a raconté des histoires à s’en faire frissonner. On s’est serré encore plus fort. À plusieurs au creux des draps. Et surtout on a bu, un jour, puis deux. Au troisième, on a compris que c’était grave. On était seul, chacun avec sa peur et chacun face à soi. Les réserves s’épuisaient. Il a fallu se restreindre. Au quatrième matin, on a assisté à de grands conciliabules avant que les hommes du pays n’exhibent des fusils qu’on ne soupçonnait pas et sortent tuer les loups qu’on avait entendu hurler toutes les nuits, de plus en plus fort, de plus en plus près. On les a acclamés quand ils sont revenus, traînant leurs dépouilles. Et les cuisiniers ont rouvert les fourneaux. On s’est emmitouflé dans les fourrures et on a attendu tremblotant. Comme il tremblote sur son siège jusqu’à ouvrir les yeux et pousser un cri.

Imaginez sa stupeur : se réveiller d’un autre monde et découvrir des bonnets, des écharpes, des gants, des manteaux et des pulls, des blousons, des pelisses… et sous ces pelisses, ces blousons, ces pulls et ces manteaux, ces gants, ces écharpes, ces bonnets, des voyageurs transis qui éternuent et qui se mouchent, s’assoient, se lèvent, font les cent pas, battant des mains, frappant des pieds, furieux, abandonnés sans la moindre explication, d’arrêts en gares et de gare en départ.

Vous auriez agi comme lui, moi comme vous. Vous vous seriez interrogé, en vain, jusqu’à ce qu’un ami de vos amis dont un ami est cheminot ne vous donne l’explication. Toute simple.

Chauffer les wagons était techniquement impossible, car, décision due à une pénurie de matériel ou à une mauvaise gestion du parc disponible, on avait utilisé une motrice pour le fret incompatible avec le système de la rame.

Ne restait qu’à parier sur la météo d’une fin d’hiver.

Pari perdu. Rêve sans suite.

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