Paysages industriels du nord de la Haute-Marne

 

 

 

 

Faire parler les traces d’un site industriel envahi par la végétation est une aventure bien particulière, les vestiges offrent certes des indices de « ce qui été », mais c’est tout de même la parole énoncée qui va leur donner un sens en se fondant sur la succession elle-même peu visible des temporalités. Les objets de perception peuvent être reconnaissables – tel un crassier, tel un bief, telles des excavations de minerai de fer… – leur état présent forme un décor devenu homogène qui tend à se confondre avec la nature environnante. C’est donc sous un mode hypothétique que le savoir mis en œuvre dans un semblable acte d’investigation fonctionne comme un révélateur du paysage. Sans doute est-ce une situation singulière au cours de laquelle l’imagination et la connaissance se rendent plus que jamais complices.

« La Haute-Marne est le département où les sites industriels sont majoritairement implantés à la campagne, à proximité des cours d’eau, des forêts ou des terres d’élevage. »

 

 

A) PATRIMOINE DE L’HISTOIRE DANS LA GÉOGRAPHIE


DOMINIQUE PERCHET

 

 
 
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S’il y a quelques décennies, les défenseurs du patrimoine industriel étaient peu nombreux et leur action difficile à expliquer, il en va tout autrement aujourd’hui. Les moteurs de recherche sur Internet signalent tous les jours le nouvel intérêt des élus pour l’histoire d’entreprises disparues dans leur ville, sauver une cheminée, créer un lieu de mémoire, monter une exposition. Avec les Journées du patrimoine, ces annonces se multiplient. Certainement une bonne chose, mais de ces nouvelles, que faut-il penser ?
 

Cette floraison de projets – souvent nés – ou récupérés – de la volonté associative – s’inscrit dans l’air du temps. La révolution industrielle, née aux grandes heures Moyen Âge cistercien, ravivée à partir du XVIIIe siècle, a considérablement modifié les paysages au service de la technique, de la production de biens et de profits. Ce qu’on appelle la mondialisation a mis à mal toute cette industrie, laissant des friches industrielles, des mines ou des carrières abandonnées, des voies ferrées ou des gares désertées et des ouvriers désemparés et amers. Pendant longtemps, on nous a dit de ne pas s’inquiéter : c’était le prix de la modernité habillée de cette belle expression en forme d’oxymore : la destruction créatrice ! Et aux militants qui s’inquiétaient des projets de nettoyage patrimonial,[59] leur répondait : « Que voulez-vous ! ce sont des histoires d’échecs ».
 

L’opinion commence à douter des bienfaits de la nouvelle organisation du travail et de l’économie mondialisée, conséquence logique : le regard sur l’histoire économique locale change. C’était mieux avant devient un petit air de fond. Et si l’on ne peut pas sauver la dernière usine du bourg, on peut en raconter l’histoire : ici du textile, là de la mine, ou ailleurs de la mécanique… Est-ce donner le change ? Se donner bonne conscience ? Ou être positif ? Vraisemblablement, tout cela à la fois.
 

Et le patrimoine industriel – ou économique pour ne pas s’enfermer dans l’industrie – devient un atout, un argument pour se démarquer des voisins, pour se donner une identité (qu’on peut définir comme la somme des passés du territoire) au service du « marketing territorial » : à défaut de machines, il reste le tourisme et une économie de services.
 

Pourquoi s’en priver ? Nous aurions tort de nous plaindre parce que l’obsession de la modernité, le nettoyage des vestiges… vont à contre-courant : pour reprendre une expression bien galvaudée, pour « faire sens », il faut un passé, un présent et des perspectives. Les perspectives sont bien incertaines, le présent pas forcément séduisant. Pourquoi alors se priver de racines ? D’autant que la valorisation patrimoniale – en bonne gestion politique – sait bien mettre en valeur juste ce qu’il faut pour redonner de la fierté et estomper les zones grises, l’envers du décor.

Revenons sur terre…
Ces premières considérations sur l’air du temps ne sont pas inutiles, car s’il y a bien un domaine où la lecture politique s’impose, c’est celui du patrimoine. Traditionnellement, les églises, les châteaux, bref les lieux de prestige, ont été très vite choyés, et ce bien avant l’invention du Monument historique par Victor Hugo (1825 : Guerre aux démolisseurs !) Ludovic Vitet (1830) et Prosper Mérimée (1834). Mais que dire des manufactures, des usines, des outils de la révolution industrielle !

Le bassin métallurgique de Saint-Dizier, ce triangle structuré autour des trois villes voisines de Bar-le-Duc, Saint-Dizier et Vitry-le-François, ces cinq vallées conduisant du plateau de Langres à Paris (Voire, Blaise, Marne, Saulx, Ornain), forment un tout, un ensemble, à la fois géologique et historique, parsemé d’édifices, d’artefacts qui sont autant de signes d’une longue histoire inscrite dans la géographie : un « patrimoine ». Mais ceci dit, ceci décrit, [60] quel rapport avons-nous réellement avec les lieux ? Signes et traces : mais sans les traces matérielles qui nous font signe, que resterait-il ? Peut-être pas l’amnésie, mais une perte de « concret », de « dur », sûrement.

Promenons-nous au fil des vallées. Pas pour refaire la visite touristique, mais pour les admirer avec un point de vue très étroit : qu’est-ce que chaque vallée nous dit de l’histoire industrielle ? Et ensuite, en nous élevant un peu, nous pouvons reprendre la même interrogation, mais plus globalement : que nous raconte aujourd’hui cette convergence hydrographique qu’était ce bassin de Saint-Dizier, relais entre la terre (le minerai, le charbon de bois, la force de l’eau) et la capitale : Paris ?

L’Histoire est bien là, connue, mais les paysages ne parlent pas ; ce serait plutôt à nous de les faire parler et de les écouter. Et c’est là que cela pèche ! Rappelons la liste des champs à labourer :

Usines ? Ateliers artisanaux, mines, moulins, chemin d’eau, de fer, de terre, habitat ouvrier.

Labeur, repos, famille, fêtes et deuils, vie sociale.

Vie politique : noblesse et « arts du feu », bourgeoisie, classes populaires, alliances, luttes, conflits, rivalités, compétition.

Géopolitique : qui contrôle quoi ? Qui décide ? Qui possède ? Du local au global et de l’influence du global sur le local…

Communication : qui parle ? Pour dire quoi et à qui ? Quels supports ? Quelle évolution dans ces médias ?

L’énumération peut paraître longue, ambitieuse… ou fastidieuse : pourquoi tout cet attirail ? Ne suffit-il pas de regarder ?

Prenons l’exemple de la vallée de la Blaise [61].

Le Guide Joanne de 1881 écrit :
« La Blaise, qui a 80 kilomètres de cours, est l’une des rivières de la France qui font mouvoir le plus grand nombre de forges. Elle naît à Gillancourt à 1500 mètres à gauche de la route Chaumont à Bar-sur-Aube, et arrose plus de trente localités, dont les plus importantes sont Juzennecourt, Blaise, Cirev-Ie-Château, Doulevant-le-Château, Vassy, Éclaron. Son embouchure est dans le département de la Marne, à l’est de Saint-Rémy-en-Bouzemont. » (p.p. 15 et 16 http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30654508j)

(…) Il existe dans le département un nombre considérable d’établissements métallurgiques. Il est le septième en France pour la production de la fonte (77,914 tonnes en 1878) ; parfois il a même occupé à cet égard un rang plus élevé. En 1878, il a fabriqué 5,512 tonnes de tôles de fer. Les principales usines à fer sont situées sans la vallée de la Marne, en aval de Chaumont, et dans celle de la Blaise (…)

Une rivière modeste, mais une activité intense.

À partir de Cirey (hauts fourneaux), la Blaise est bordée de nombreux établissements métallurgiques ce sont ceux de Doulevant-le-Château (hauts fourneaux, instruments aratoires), Dommartin-le-Franc (hauts fourneaux et fonderies), Vaux-sur-Blaise (hauts fourneaux), Montreuil (hauts fourneaux), Brousseval (hauts fourneaux et fonderies, du Châtelier (hauts fourneaux), du Buisson (hauts fourneaux, forge et fabrique d’essieux), d’Allichamps (hauts fourneaux et fonderies) et d’Éclaron (haut fourneau) (ibid. pages 48 et 49).

Comment faut-il lire la vallée ? On peut aller au fil de l’eau, d’amont en aval et voir ce qu’il reste de ces activités, de ces usines. On peut aussi regarder, toujours au fil de l’eau, les aménagements hydrauliques, seuils, biefs, roues… Méditer sur le destin de la voie ferrée devenue piste cyclable ou sur l’état du canal de la Blaise, découpé en petits morceaux sans continuité aucune.

On pourrait, pour faire bonne mesure, s’intéresser aux villages et à la ville de Wassy, voir comment l’habitat (ouvrier ou patronal) s’est installé, voir comment l’urbanisme a concilié histoire ancienne et histoire du XIXe ou du XXe siècle. Bref, sujet par sujet, la vallée peut se voir, pas toujours aisément, car elle ne se dévoile pas toujours. Il faut avoir les clés de lecture pour décrypter, car rares sont les lieux qui parlent… On ne dira pas « d’eux-mêmes », car les lieux sont muets : c’est à nous de faire émerger ce que les générations précédentes y ont mis.

Ce qui manque dans cette pratique, c’est la cohérence ; la vallée forme un tout, avec des facettes c’est un système industriel qui s’est installé là depuis le Moyen Âge. Mais sujet par sujet, thème par thème, difficile de retrouver ce tout, si original.

Tout sauf une évidence…


Le patrimoine n’est pas un donné en soi : il est construit, mis en évidence. Pendant longtemps, ce que nous appelons monument historique était ordinaire, décor de la vie quotidienne ; leur distinction, marquée ou non par un label, une protection, est récente. L’intérêt historique, la beauté des formes, la prouesse technique justifient un classement sans que cela aille de soi. On peut accoler au mot patrimoine tout autant l’adjectif « national » qu’un autre tel que « familial ». Après tout, Louis XVIII avait supprimé en 1816 le Musée des Monuments français de 1795 arguant du principe que domaines et châteaux et édifices religieux devaient être restitués aux familles nobles et à l’Église !

Dans cette affaire, qu’en est-il du patrimoine ? Mettre en relation la géologie, l’eau, les aménagements faits par les hommes dans les périodes d’avant… c’est une démarche très classique. Mais si j’inclus le réseau des loisirs, l’économie touristique et si je construis – au sens matériel ou figuré – un commutateur (voir encadré) qui branche tout cela, j’aboutis à la notion de paysage : là où un regard rencontre le relief, là où la culture rencontre la nature. Le paysage n’est pas une évidence : c’est un point de vue, un belvédère, où, d’un coup d’œil, je comprends mieux. Ainsi, à Poissons, l’aménagement matériel (la plate-forme) qui domine la roche, sa géologie, les vestiges de minières, le panneau qui m’aide à comprendre ce qui a été là, à cet endroit, me permettent de relier la géologie, l’activité minière, l’histoire locale, la nature et les hommes… On pourrait y ajouter la démarche patrimoniale de Metallurgic Park puisqu’il s’agit d’un des quatre sites[62] du réseau imaginé pour raconter l’histoire de la métallurgie.

De fait, la plupart des commutateurs sont culturels : l’église met en rapport le plan du sacré et le plan social ou humain : pourquoi tel saint patron ? pourquoi une procession ? Pourquoi telle architecture ? Pourquoi tel ornement offert par un fidèle fortuné ou telle bannière de corporation ? Si on dit du commutateur qu’il doit être « activé », c’est bien pour souligner la part de l’homme.

Dans notre exemple de la vallée de la Blaise, qu’est-ce qui est activé ? Il y a des lieux de patrimoine industriel qui ont cette fonction : on pense tout naturellement à Dommartin-le-Franc et ses deux sites pensés et aménagés dans ce but. D’autres ont du potentiel (manière pudique de dire que le travail reste à faire) : la digue de Wassy, la gare… D’autres qui sembleraient nécessaires n’y sont pas ou sont dans un état tel qu’ils ont du mal à « parler » : la voie ferrée, le canal, l’estacade, les minières, certaines anciennes forges ou fonderies, des moulins…

Et prenant de la hauteur, on pourrait dire que c’est la surface du bassin hydrographique de la Blaise qui forme un tout : un territoire de première importance dans l’histoire économique, qui mériterait d’être traité selon les outils proposés ici. Au lieu de places isolées, d’équipements certes performants, mais dispersés, faire de toute la vallée un lieu cohérent où on puisse relier toutes les strates : la géologie (ici si pertinente pour les minéraux), l’hydrographie, les hommes, les circulations, les capitaux, le travail, les savoir-faire, les liens avec les centres de décision ou de clientèle voisins… En branchant ces couches, on retrouverait le mille-feuille, un « produit » doté d’une épaisseur patrimoniale qui pourrait être exceptionnelle.

Le fait d’utiliser le conditionnel montre l’effort à faire, car cette vallée du fer a perdu le fil de son existence. Des épisodes existent, des repères aussi, mais cela ne fait pas une généalogie, une biographie, une existence.

Le patrimoine : de l’histoire inscrite dans la géographie, écrivions-nous. De la cohérence dans un territoire. Du sens pour comprendre. Pour cela, il est nécessaire de réfléchir en termes de nœuds, de strates, de commutateurs… Nous avions aussi souligné le rôle du préfixe « com » : là, la communication ne saurait suffire.


Pour être honnête, si nous mettons en exergue ici le cas de notre « Blaise », ne nous mentons pas : bien d’autres régions sont dans le même cas, riches, mais cette histoire industrielle est-elle réellement fréquentable ? Ainsi à Cirey, le château met en valeur Mme du Châtelet et Voltaire, mais la forge a moins de prestige ; les publications, ces Dissertations sur la nature et la propagation du feu[63], des deux amis, écrites en 1738 lors du Concours de l’Académie des Sciences, restent confidentielles.

La vallée de la Blaise a été une grande vallée industrielle… Elle a perdu de cette superbe ; certes, il reste des entreprises métallurgiques ; certes, il y a des lieux où le patrimoine est valorisé. Mais force est de constater que cette histoire n’est pas un élément moteur du développement local. Peut-on dire que la vallée est touristique ?


Nous restons dans une logique d’aménageurs : nous – les humains – sommes propriétaires d’un terrain, d’une vallée, et nous la modifions à notre convenance selon nos préoccupations qui varient d’une période à l’autre. Dans quel état est la vallée ? Quel équilibre faut-il viser ? Les siècles passés peuvent-ils être effacés sans dommage ou a minima rangés comme des cartes postales dans un album de famille ? Il existe un courant de réflexion – redevenu très actuel – qui dit : nous sommes les occupants – temporaires – d’un lieu qui n’est pas à nous et que l’on doit respecter. Ou encore, nous sommes aussi possédés par le lieu (sentiment d’appartenance). Nous en sommes loin : rivière ? Canal ? Voie ferrée ? Forges et fonderies ? Mines ? Vie sociale ? Tout ceci est plus ou moins mis à mal au nom de la modernité, de l’aménagement, du progrès ; et surtout disjoint, comme dans une forme de schizophrénie.

Conclusion : retrouver le sens de l’épopée

Le fleuve Lethé (l’oubli) coule très lentement aux enfers. Seules les Muses peuvent lutter contre ses effets d’effacement. Parmi les muses, il y a l’Histoire (Clio), mais aussi la poésie (Erato, Calliope), la musique (Euterpe), la rhétorique et l’éloquence (Melpomène) pour ne garder que celles qui peuvent aider à évoquer ce qui s’oublie. Le patrimoine a besoin de profondeur, d’épaisseur pour que l’on puisse comprendre comment ce paysage industriel s’est façonné, a évolué, s’est mis en scène. Mais il a aussi besoin de muses pour sinon revivre du moins être chanté au sens épique du terme. Car, dans cette vallée de la Blaise, c’est bien une épopée qui s’est déroulée pendant des siècles, faite de labeur des populations, de décisions quotidiennes ou exceptionnelles, de crises, de fêtes, de réussite ou de déceptions, de célébrations…


Il nous semble que cette histoire a perdu de sa splendeur, de sa vigueur, se résumant à des sites, plus ou moins bien valorisés. Mais dans tout cela, la Blaise, au sens de bassin de vie, qu’en dit-on ? Qu’en fait-on ? Comment y vit-on, passé, présent avenir ?

Loin de nous l’idée de fossiliser la vallée et de l’enfermer dans une histoire métallurgique et la révolution industrielle. Mais à l’inverse, oublier – tout en faisant semblant – cette histoire, c’est s’appauvrir, se banaliser. Ainsi au nom de la continuité écologique, on efface des seuils très mineurs qui n’ont jamais gêné les poissons, les sédiments et le courant… Le moulin alors n’est plus un moulin : une rivière comme la Blaise (mais en France il y en a des centaines dans le même cas) sans ses équipements n’est plus qu’un courant d’eau — »de plus intermittent. Quand ce patrimoine disparaît, la vallée se banalise. La Blaise devient Lethé…

« (…) Il y a des équipements : promenade, voie cyclable, pêche, baignade, un peu de canoë-kayak ; le lac du Der n’est pas loin. Il y a aussi des sites de patrimoine industriel. Mais cela ne donne pas une forte image « loisirs et patrimoine » qui aurait pu s’ancrer sur un canal, une voie ferrée, un itinéraire au long cours (de la Blaise), des équipements, une médiation et surtout une appropriation locale, village par village, comme on le fait en démarche de développement local. (…) Ce constat pourrait paraître sévère ; mais vous le savez : qui aime bien… Pour une petite région soucieuse de son économie (ici, culture et loisirs), de son image, que peut-on souhaiter de mieux qu’une eau pure, une rivière à truites, produisant de l’énergie et nous racontant toute une histoire, notre histoire » écrivait-on dans le dossier consacré à la Blaise dans la revue [64].


Le patrimoine n’est pas prioritaire. En termes directs peut-être subjectifs, les collectivités locales de la vallée ne nous semblent pas avoir – sauf quelques exceptions – la fibre patrimoniale.

 

Méthode : donner de l’épaisseur à l’espace

Qu’est-ce qu’un territoire ? Laissons de côté les limites, les frontières et intéressons-nous aux « nœuds ». Ce mot a un sens en topologie : c’est « l’endroit où il se passe quelque chose » pour employer des mots triviaux, la poignée qui permet de modifier la forme d’un tracé, d’une surface et surtout de se coller à un tracé voisin et ainsi créer des jonctions.


Le nœud, donc, joint des tracés, des surfaces et à cette jonction, il y a possibilité d’échange, de passage d’un espace à un autre, d’un territoire à un autre.

Exemples : la gare est un lieu et elle a une fonction : mettre en contact la ligne de chemin de fer et la ville : en sortant de la gare, je change d’espace et j’entre dans la ville. Et de ma gare de départ à ma gare d’arrivée, je passe d’une ville à l’autre.


Le cinéma : pénétrant dans la salle, je quitte la ville, je m’installe dans le noir et j’entre dans un autre monde, selon le film.


Les exemples de nœuds ne manquent pas : croisement de routes (à ce titre, les ronds-points ne sont pas de nœuds, car il ne s’y passe pas grand-chose (hormis les décorations souvent ineptes et quelques manifestations), la place du village comme lieu social, l’épicerie comme échange économique et social, la halle de marché, la zone artisanale.


Les nœuds peuvent être cantonnés à des fonctions matérielles, mais ils se chargent souvent de fonctions sociales ou symboliques : la place du village est un lieu d’échange, on y met le monument aux morts et c’est souvent là qu’est le café, lieu capital.

Dans son analyse, Paul Claval avait proposé le mot de commutateur (et défini son concept en 1981) publié dans son livre « La logique des villes[65] » : la fonction de commutation est importante, car elle détermine les relations sociales et les lieux « où il se passe quelque chose »… Le nœud peut être construit, déterminé volontairement par les aménageurs, mais il peut émerger de lui-même parce qu’il répond à un besoin, comme le lieu de médiation choisi dans un plan d’urbanisme ou de circulation peut être un échec s’il reste « hors sol ».

Il n’y a pas de commutateur naturel, inné. Sans jonction, il n’y a rien et sans commutateur, les réseaux ne créent aucune action. De fait, on détecte les nœuds à la densité des relations sociales qui s’y accrochent. Et dans l’autre sens, comme le nœud est un point où on a prise sur le territoire, on peut y faire ou défaire les relations humaines.


Pour que le nœud soit actif, dans des espaces différents qui se touchent, il faut – comme dans un réseau électrique – un commutateur activé. La flèche d’une cathédrale est un commutateur entre la terre et le ciel : elle permet aux fidèles d’entrer dans un espace sacré. Le monument aux morts est un commutateur activé aux fêtes patriotiques : il met en relation deux histoires (la Grande Guerre et la cité d’aujourd’hui) pour recréer une appartenance patriotique.

Avec cet outil, la description d’un espace n’est plus tout à fait la même que celle qui, sur une carte, étale les couleurs du vert de la forêt, du bleu de l’eau, du noir des tracés routiers ou des voies ferrées. Le nœud permet une commutation (je suis dans plusieurs espaces à la fois) comme il peut faciliter une communion sociale : le foirail, le café, le musée, la manifestation… Dans tous les cas, il y a « com… ».

Ces considérations pourraient paraître théoriques, mais appliquées à l’histoire économique, elles permettent de mieux comprendre pourquoi les voies de communication ont eu une telle importance : et plus près de nous, qu’auraient été les minières de Pont-Varin, sans le nœud de l’estacade puis cet autre nœud qui permet le déchargement au port de Marnaval ? Qu’aurait été le bassin de Saint-Dizier sans le lien vers Paris ? On voit aisément que la richesse tient à la circulation et surtout à l’échange vers d’autres réseaux, d’autres utilisateurs, d’autres territoires.

La géographie prend de l’épaisseur.

À cette logique spatiale, en deux dimensions, nous nous permettons d’en ajouter une troisième : celle de profondeur et de commutation entre strates, composant le mille-feuille territorial. Le mille-feuille est une manière de décrire le territoire comme un empilement de couches qui ont chacune leur « spécialité » ; le commutateur est ce qui met en relation certaines de ces couches pour les activer et leur faire produire du sens. Le schéma proposé [66] est classique, partant du plus profond – le substrat géologique – pour arriver en surface aux structures sociales et à l’image, la représentation de l’espace ainsi décrit.


Répétons-le : il n’y a pas de commutateur naturel, inné. La rencontre de deux réseaux, la conjonction de deux ou plusieurs strates du mille-feuille, ne donne rien en soi, tant que l’homme n’a pas jugé l’endroit intéressant pour une action. On arrive, dit Pierre Musso, dans l’ouvrage « Le territoire aménagé par les réseaux [l’Aube-Datar – 2002] » au souhait d’une hyper-carte du territoire où les nœuds des réseaux sont à trois dimensions et trouent les différentes couches du mille-feuille territorial.


On peut aussi arriver au souhait d’une politique active de branchement entre strates pour que le territoire prenne de l’épaisseur, notamment pour que le patrimoine ne soit pas qu’un bâtiment, un étang, une mine… qu’on contemplerait sans prendre en compte ce qu’il représente et sa complexité.

 

Notes

[59] « On » : réflexion - en substance - d’un président de Conseil régional aux débuts de l’Association pour la sauvegarde et la promotion du patrimoine industriel – ASPM. Cette réponse – qui par ailleurs était accompagnée d’un soutien aux projets patrimoniaux – traduisait bien l’état d’esprit d’alors vis-à-vis de vestiges industriels.

[60] Fontes n° 33.

[61] Cette vallée vient d’être traitée dans le numéro 120 de la revue Fontes.

[62] Le projet initial du Pôle d’économie du patrimoine était la « route du fer » dans les 5 vallées : il en est resté un réseau avec Dommartin-le-Franc, Vecqueville (le haut-fourneau), les minières de Poissons et Écurey (Meuse). Outre que ce dernier site n’est pas resté dans le projet, on peut discuter de la réalité du réseau qui n’a d’existence que sur le papier.

[63] Fontes n° 14 - 1994 – Édition des mémoires par l’ASPM. https://www.fontesdart.org/tag/memoires-sur-le-feu/

[64] Numéro 120 de Fontes.

[65] La logique des villes : essai d’urbanologie, par Paul Claval avec la collaboration de Françoise Claval. Paris – Litec (1981).

[66] Document proposé dans des cycles de formation ou des rencontres de géographes.

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Et comme pour le commutateur à deux dimensions de Paul Claval, ce qui compte ici, c’est notre capacité à coupler des couches pour donner de l’épaisseur à notre vision… Si je relie les deux couches relief et routes, je comprends pourquoi ici un col, là des grandes lignes droites. Et que les activités ne sont pas là par hasard. Et il suffit que le col soit remplacé par un tunnel pour que ces activités dépérissent. Si j’ajoute à ma description le réseau hydrographique, on pourra comprendre pourquoi il y a des détours, des gués, des ponts, des ports… et pourquoi, via la strate « histoire », telle ou telle partie du territoire a évolué différemment d’autres… Ainsi on comprend mieux pourquoi telle localisation pour Wassy, tel choix pour la Digue, tel emplacement pour les minières, tel tracé pour la voie ferrée ou le canal… et surtout quelles vies se sont déroulées là.

Il est donc important pour nous de décrire les nappes du mille-feuille du territoire, mais aussi de repérer les commutateurs, leurs dynamiques, car c’est là où il y a interaction, positive ou négative par rapport à un projet, active ou faible.


Le travail de cohérence, d’enrichissement, de réappropriation et ensuite de « mise en scène » demande, comme on le dit en langage courant, mais si pertinent, que l’on creuse le sujet.

 

 

B) BALADE DE LA VALLÉE DE LA BLAISE


CLÉMENT MICHON

 

De Saint-Dizier à Dommartin-le-Franc,

La longue histoire métallurgique et industrielle de la Haute-Marne a fortement marqué ses paysages et en a laissé des traces non négligeables. Les restes de ces activités façonnent le cadre urbain et naturel. Si la patrimonialisation de ces activités et cette mémoire de l’industrie s’expriment particulièrement au travers de Metallurgic Park, du Conservatoire des Arts la Métallurgie et du Paradis de Sommevoire, d’autres constructions rappellent l’aventure industrielle de la Blaise, souvent dérobées à la vue d’un regard non averti. En remontant la Blaise depuis Saint-Dizier jusqu’à Metallurgic Park, c’est un jeu de piste qui commence à la recherche de cette mémoire. Rappelons ici que le patrimoine industriel ne se limite pas aux seuls bâtiments de production, mais comprend également les édifices construits en lien avec l’activité industrielle comme les maisons ouvrières et les demeures patronales.


Il s’agit ici en remontant la vallée de la Blaise, de découvrir et de révéler les constructions issues de cette histoire industrielle et de constater la manière dont le paysage est marqué par celle-ci.


En route, maintenant !


À l’entrée d’Humbécourt, la route coupe l’ancienne voie ferrée reliant Saint-Dizier à Doulevant-le-Château. Le premier tronçon jusqu’à Wassy est concédé en 1865 et ouvert en 1868, le second de Wassy à Doulevant-le-Château en 1878 et ouvert en 1881. L’ouverture de cette ligne répondait aux besoins de l’industrie métallurgique pour le transport du minerai et du charbon, et ainsi fournir en matière première les usines. Celles-ci pouvaient en retour facilement expédier leurs productions. À la suite du déclin de l’activité industrielle et au remplacement du transport ferroviaire par le transport routier, la ligne est désaffectée depuis 1994. Les rails ont été récemment déposés pour transformer la ligne en une piste cyclable. Le tracé, serpentant à travers la campagne, est toujours perceptible.


À Allichamps, première étape de ce chemin, la route croise l’ancien canal entre Wassy et Saint-Dizier, aujourd’hui désaffecté. La voie fluviale est indissociable de l’histoire métallurgique, celle-ci permettant, bien avant le train, le transport des pondéreux : le charbon (charbon de bois, coke ou houille), le minerai de fer ou bien les produits issus de la métallurgie.


Le long de la rue du Buisson, à Louvemont apparaissent, séparée de la route par un cours d’eau au nom évocateur de ruisseau des fabriques, les vestiges d’une ancienne clouterie dont les origines remontent à 1825. Rostaing, le propriétaire d’alors, obtient le droit en 1836 d’installer un petit haut fourneau pour produire la fonte qui sert à fabriquer les clous. Vers 1870, la clouterie est remplacée par une taillanderie dont l’activité cesse vers 1885. L’ancien bâtiment de la clouterie serait ce grand édifice remarquable par sa large élévation en pisé sur un soubassement en moellons. Le long de la rue suit une construction avec une large porte en plein-cintre et à pan de bois hourdés de brique. Il s’agirait là du bâtiment du haut fourneau. L’ensemble se poursuit par un long édifice de brique, à deux niveaux, accueillant les anciens logements des ouvriers.


En remontant le ruisseau des fabriques, on arrive à la forge du Buisson à l’écart de Louvemont. L’activité y remonte à 1447. Elle comportait alors deux affineries et un haut fourneau. En 1827, elle emploie 47 ouvriers produisant du fer et de la fonte, jusqu’à 800 tonnes de fonte en 1834 et 1200 tonnes de fer. Entre 1881 et 1882, la production de fer est abandonnée et un haut fourneau est construit. La production cesse dans les années 1890. Entre un camping et un parc d’accro-branche, on peut encore deviner, de manière incongrue en pleine nature, les anciennes écuries, à la construction caractéristique : un bâti rectangulaire formant une barre à deux niveaux, en briques à plusieurs entrées. On trouve encore une grange portant la date de 1819, et enfin près du cours d’eau l’ancienne salle des machines, de plan carré, aux baies en plan cintre bordées de brique et au toit couvert d’ardoise. Les ruines des anciens logements ouvriers et d’anciennes passerelles métalliques se laissent deviner.


La forge du Chatelier est le dernier ensemble visible le long du ruisseau des fabriques. L’activité y est ancienne, elle est déjà signalée en 1395. En 1729, l’ensemble est assez conséquent puisqu’il se compose d’un haut fourneau, de deux affineries, d’une fonderie, d’une chaufferie, un bocard et un patouillet. En 1834, l’usine compte deux hauts fourneaux, deux fours à puddler, un foyer de chaufferie et deux marteaux de forges. Un troisième haut fourneau est construit en 1864 produisant 1450 tonnes de fonte par an. Ces derniers sont en activité jusque vers 1900. L’activité métallurgique perdure plus longtemps, jusque dans les années 1980. L’ensemble est encore très complet. La fonderie, vaste édifice rectangulaire à la toiture surélevée en partie centrale est bien visible. Accolé à celle-ci d’autres ateliers au plan en L sont identifiables. Dans le prolongement des espaces de production se trouve la halle à charbon aux murs pourvus d’épais contreforts. Des logements d’ouvriers, des écuries, transformées actuellement en habitation complètent l’ensemble. Enfin, la demeure patronale domine l’usine, un peu à l’écart, pavillon orné de lucarnes de hautes cheminées et d’un escalier à double volée.


À Wassy, en plein centre-ville une curieuse boutique expose à même le trottoir un bric-à-brac de fontes artistiques. À la sortie de la ville en direction de Brousseval, s’élève le site de Wassy de la GHM. L’ensemble est construit à l’emplacement d’une forge à bras remontant à 1157. En 1849, un haut fourneau est élevé. Il est ensuite démoli en 1882 et l’entreprise passe alors sous la direction d’Antoine Durenne, maître de forges à Sommevoire, dont les productions sont très réputées. Elle produit des obus pendant la Première Guerre, puis à partir de 1920 de la tuyauterie. Elle connaît plusieurs agrandissements vers 1925. Après 1945, sa production se spécialise dans les pièces pour automobiles. L’ensemble comprend actuellement : des ateliers d’usinage aux toits caractéristiques en shed, les ateliers de moulage et d’ébarbage, prenant la forme de grandes halles à la toiture à deux pans, l’ancien logement patronal, de plan carré transformé en bureaux, et à l’écart une menuiserie et un magasin à modèles.


Sitôt quitté Wassy, nous voilà à Brousseval, deux villes jointives fait rare dans la région témoignant de la croissance et expansion des cités au XIXe siècle. Sur l’axe principal de la ville, se révèle une série de maisons ouvrières de la première moitié du XXe siècle, des corons du Nord en Haute-Marne. Les demeures se suivent bâties sur le même plan, la même façade, même élévation à un étage, mêmes matériaux, mêmes encadrements de fenêtres et de porte. La maison individuelle se fond dans une seule immense et interminable façade. L’individu est ainsi fondu dans un corps collectif : l’usine, témoignage encore présent du paternalisme patronal du XIXe siècle. Leurs noms : cité des maisons neuves, cité des Italiens, cité du Maroc rappellent leur modernité et l’origine cosmopolite de leurs occupants. Plusieurs demeures du même type sont encore visibles le long de la route, les dernières à l’ombre de l’usine, immense, dont les halles et les hangars se déploient en sortie de la commune. Il serait bien difficile de décrypter et de comprendre l’évolution des usages et du plan de l’ensemble continuellement agrandi et transformé depuis 1796. Ultime ouvrage à la sortie de la ville, un pont ferroviaire de 1908 enjambe la route, reliant l’usine ou monde extérieur. Un énorme crassier se distingue tout à côté. Une colline artificielle sur laquelle la nature reprend ses droits. Ici encore l’industrie a sculpté et façonné le paysage jusqu’aux reliefs.


Étape suivante à Vaux-sur-Blaise, éloignons-nous quelque peu de l’axe principal pour emprunter la rue des Moulins. Une belle villa 1900 ornée d’une tour ronde y détonne, plus à sa place dans une cité de villégiature que dans un village de Haute-Marne. La polychromie recherchée des corniches, des frises et la statuaire présente attirent les regards. L’imagination peut vagabonder à imaginer la demeure d’un maître de forges, amateur d’art et de belles choses. Plus loin dans la rue, l’usine apparaît une fois passée la Blaise. Des anciens espaces de travail et des deux hauts fourneaux, le premier construit en 1833 et le second en 1841, il ne reste plus grand-chose. L’un des hauts fourneaux a été supprimé en 1885 et les bâtiments de production ont été remaniés probablement au début du XXe siècle dans les années 1920. L’activité de fonte du minerai de fer a cessé vers 1880. L’ancien moulin du XVIIIe siècle, complété en 1822 d’un moulin à huile, subsiste cependant, muni de belles arches et d’un remarquable décor en brique polychrome. Deux demeures patronales de 1850 et 1853 complètent également l’ensemble.


Continuons le détour en nous dirigeant vers Montreuil-sur-Blaise. L’activité métallurgique y est ancienne. La forge a été créée en 1621. Sur le Chemin des Usines, on ne manquera pas de remarquer un bâtiment couvert d’une toiture en shed, emblème de l’usine dans l’imaginaire collectif. Il est pourtant récent dans cette longue histoire métallurgique à Montreuil, construit en 1892. Il abritait un atelier de montage de poêle et d’appareil de chauffage dont l’entreprise s’était fait alors une spécialité. Juste à côté, une grande roue hydraulique marque le paysage. Elle faisait autrefois partie d’un bocard, machine permettant de concasser le minerai de fer avant qu’il puisse être fondu. Par la suite, elle fut réutilisée pour fournir l’énergie électrique à l’atelier voisin. La maison patronale est non loin, au milieu de son parc. Ces éléments, bénéficiant d’une belle valorisation, ne sont que des traces ténues de l’ensemble industriel construit ici. Depuis la cessation de l’activité dans les années 1970, la plupart des bâtiments de production ont disparu. L’ensemble comptait un haut fourneau de 14 mètres de haut, élevé à partir de 1845, alors que l’usine appartenait à Capitain-Geny.

 
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À l’entrée de Rachecourt-Suzémont se dresse un long bâtiment en pierre. Au premier abord, la forme évoque surtout une dépendance agricole. Pourtant, les apparences sont trompeuses, ce volume inhabituel et les nombreuses portes ponctuant la façade traduisent surtout une utilité industrielle, celle d’une halle à charbon, dont les nombreuses ouvertures facilitent le stockage du combustible. Juste après, un peu en retrait, s’élève un autre corps de bâtiment. À l’arrière de celui-ci, deux toitures à deux pans accolés formant deux nefs, et percées d’ouverture permettant l’éclairage zénithal révèlent sa fonction industrielle. À proximité, la maison de maître se laisse deviner au milieu d’un parc. Le maître de forges n’est jamais loin de son usine. L’activité métallurgique y est ici ancienne, un premier moulin à forge y était mentionné en 1262 et les bâtiments les plus anciens à 1762. L’activité métallurgique ayant cessé depuis 1884, il est difficile d’imaginer qu’ici la production de fonte y était de 900 tonnes par an au plus fort de l’activité de l’usine.


Au terme de ce trajet se trouve Dommartin-le-Franc. L’ancienne usine, le long canal de dérivation de la Blaise se dresse en contrebas du centre du village, à son extrémité nord. L’activité métallurgique y est mentionnée depuis 1264. Le site industriel se partage en deux parties :


  □ L’usine du bas, moitié propriété de la GHM, qui y conserve plusieurs magasins de modèles, moitié celle de l’ASPM qui y abrite le Conservatoire des Arts de la Métallurgie, dans l’ancienne halle de coulée.
  □ L’usine du haut, actuel Metallurgic Park.


En 1773 à l’usine du bas, un haut fourneau est construit sur l’emplacement d’une ancienne forge en ruine. En 1827, un cubillot complète le haut fourneau. En 1837, un nouveau haut fourneau est construit. Les hauts fourneaux sont éteints définitivement en 1890, mais le site est toujours actif, spécialisé dans la fabrication de cuisinières, de plaques de cheminée. L’activité y cesse en 1992. L’histoire de l’usine du haut est plus brève. En 1834, Pierre le Bachelé, propriétaire de l’usine du bas fait construire un haut fourneau à côté du moulin de Dommartin-le-Franc. Le site comprend également une halle à charbon et une maréchalerie-tournerie. En 1886, l’activité s’arrête sur ce lieu, mais le haut fourneau demeure en place. Cet abandon a ainsi en partie préservé ce rare exemplaire de la première moitié du XIXe siècle, inscrit monument historique depuis 1986. À l’extrémité sud de Metallurgic Park, se trouve la demeure patronale, aujourd’hui propriété privée, avec un corps de bâtiment principal à deux niveaux et deux petites ailes en retour à ses extrémités et un toit à pans coupés.


La vallée de la Blaise présente ainsi un paysage marqué par l’activité métallurgique. Les constructions, l’aménagement du territoire, la toponymie, rappellent cette vocation industrielle. Bien que discrète, une lecture attentive et avertie du paysage la révèle.

 

 

C) FORÊT DU VAL ET PATRIMOINE


ÉLISABETH ROBERT-DEHAULT

Invisible : le monde des charbonniers et des minerons !

 
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Or bleu, or vert, or brun, l’eau, le bois et le minerai de fer formaient la riche trilogie d’une vocation industrielle bimillénaire en Haute-Marne. Si des usines métallurgiques s’égrènent encore au fil des cours d’eau dont elles n’utilisent plus la force motrice, que reste-t-il des milliers de fauldes sur lesquelles étaient dressées les meules de charbonnette, des huttes où vivaient les charbonniers ? Que reste-t-il des minières exploitées en puits ou à ciel ouvert ? La vie s’est retirée de ces lieux grouillant d’activité.

La forêt du Val au sud de Saint-Dizier fut pendant des siècles le cadre d’une activité liée à la métallurgie, un enjeu de pouvoir, de convoitises et de tensions parfois exacerbées, mais aussi le théâtre de chasses à courre dont les dernières sonneries s’éteindront en 1939.


Aujourd’hui réserve de biodiversité classée ZNIEFF, le Val a fait l’objet d’une étude approfondie valorisant sa géologie, son hydrologie, sa flore et sa faune sans en évoquer la longue histoire. Son nouveau statut l’a occultée.

De la chasse princière à la ressource industrielle

De Saint-Dizier à Wassy, la forêt du Val s’étend entre les vallées de la Marne et de la Blaise sur plus de 6 500 hectares riches en bois en surface et, en sous-sol, en minerai de fer. Elle a été modelée par la main de l’homme et d’abord aménagée pour les chasses des ducs de Guise, puissante famille au XVIe siècle proche du pouvoir royal, à qui l’on doit sa configuration parcourue d’allées rectilignes – les tranches – qui convergent vers le rond-point de la Belle Maison. Ce qui pourrait être un souvenir parmi d’autres va devenir une histoire de métallurgie. La forêt est tout sauf naturelle. En plus du chêne, ses essences sont celles qu’utilisaient les charbonniers pour fabriquer du charbon de bois qui sonne comme le cristal : le hêtre, le frêne, le charme, l’aulne…


Transportons-nous au XIXe siècle. La révolution industrielle coïncide avec l’avènement de Louis-Philippe qui entreprend la modernisation de la France. La fonte devient le matériau fétiche d’un siècle voué au progrès. La Haute-Marne se couvre de hauts-fourneaux dévoreurs de bois. En 1854, un million de stères sont consommés pour la fabrication de 76 000 tonnes de fonte. La pénurie menace. Les prix flambent lors des adjudications. La forêt du Val aimante investisseurs et spéculateurs.


Ainsi, François Marcellot (1787-1841), juge au tribunal de commerce de la Seine, acquiert-il une partie du Val qu’il exploite pour fournir Paris en bois de chauffage et en bois d’œuvre transportés sur la Marne par les mariniers et les brelleurs de Saint-Dizier. Le taillis est exploité par les charbonniers qui fournissent les hauts-fourneaux.


En 1861, le comte de Chambord et la duchesse de Parme, petits-enfants de Charles X, vendent au duc de Galliera le fonds de la forêt de Wassy (1 284 ha), toute proche, et une partie de celle du Val (2 288 ha), cette dernière pour 1 500 000 francs. La même année, ils en cèdent la superficie (minerai, taillis, futaie) à Jules, Alfred Georges, ancien président du Tribunal de commerce de la Seine pour un montant de 5 750 000 francs. Ces actes de vente mettent au jour une distinction intéressante entre le foncier et le fonds, ce que la forêt produit ou peut produire. Parallèlement, le duc de Galliera et Jules George créent une société « pour l’exploitation des forêts de Vassy & du Val ». Celle-ci devra être terminée au plus tard le 1er juin 1867. Il sera alors fait deux lots après expertise (un pour chacun, plus un troisième pour opérer en commun).


En 1875, l’Enregistrement nomme Antoine Dormont, ancien maître de forges et marchand de bois de Saint-Dizier pour une nouvelle estimation qu’il pilote avec l’expert de Jules Marcellot, fils de François et gendre de Jules Georges.1875 est probablement l’époque à laquelle la Banque Européenne et Simon Philippart (1826-1900) apparaissent dans le paysage et où la forêt du Val comme les minières de Wassy vont être au cœur des projets d’Émile Giros (1835-1894) et du grand Marnaval à Saint-Dizier.

Marnaval et la forêt du Val

C’est une histoire compliquée, relatée dans la revue Fontes, qui embarquera Émile Giros dans une succession de procès où les forêts du Val et de Wassy jouent un rôle central.


Pour faire court, Émile Giros a créé la Compagnie des transports en 1858. Il importe du charbon de terre et du coke provenant du Nord de la France par voie fluviale, de préférence à la voie ferrée, et exporte le minerai de fer de Haute-Marne. Pour les maîtres de forges haut-marnais, hantés par la carence en ressource forestière, le combustible minéral à prix abordable participe à leur survie. Parallèlement, la Compagnie des transports investit dans des établissements métallurgiques qu’elle a convertis au charbon et au coke, dont Marnaval.


Après 1870, l’annexion de la sidérurgie lorraine et de ses gisements miniers offre de nouvelles perspectives dont Émile Giros s’empare. En 1874, sa famille et lui détiennent la majorité des parts de l’usine de Marnaval devenue Société des forges de Champagne. Le contrôle des minières de Pont-Varin (Wassy) et d’une partie de la forêt du Val qui appartiennent à la Banque européenne lui sont un enjeu capital.


Pour accéder à ces ressources, Émile Giros convainc Simon Philippart d’associer les Forges de Champagne et la Banque européenne dans le cadre d’une augmentation de capital en transférant 19 100 actions dans les actifs de la banque. Il s’implique ensuite fortement dans la construction du canal de Wassy à Saint-Dizier qui désenclavera la très industrieuse vallée de la Blaise et permettra d’acheminer le minerai de Pont-Varin à Marnaval. L’usine devient Compagnie des forges de Champagne et du canal de Saint-Dizier à Wassy.


Simon Philippart est un personnage brillant et complexe, chevalier de l’industrie, voire aigrefin. Après une première faillite, il rebondit avec un projet de compagnie ferroviaire connectant de petites lignes en Belgique et dans le nord de la France et s’introduit dans le monde de la finance. Il est l’instigateur de la Banque européenne, projet ambitieux, encensé par la presse spécialisée de l’époque, qui débouchera sur un dépôt de bilan en 1881, suivi d’un rhabillage en Comptoir industriel de France et des colonies. Fin de l’aventure en 1884…


En 1885, les différents procès liés à la faillite de Philippart et de la Banque européenne sont l’occasion d’évaluer la réalité des actifs des différentes sociétés : les experts entendus par le tribunal sont unanimes pour vanter la qualité de ses ressources. Ils les décrivent avec précision, les estiment financièrement et démontrent leur cohérence au regard de la stratégie industrielle de Marnaval. Les citations suivantes sont extraites de l’argumentaire de maître Carraby, ténor du barreau de Paris et avocat d’Émile Giros, qui défend à la fois son client et l’avenir d’un groupe sidérurgique puissant.

La forêt et les minières…

Attestation de M. Bellaud, Conservateur des Forêts à Rouen :


(…) C’est un massif d’environ mille hectares, d’un seul tenant, aménagé en taillis sous-futaie à la révolution de trente ans. Bien qu’il ait été largement exploité par les anciens propriétaires, il offre encore, en raison de la grande richesse du sol, des ressources considérables au point de vue forestier. (…)


Quant au minerai que renferme le tréfonds de la forêt de Wassy, je tiens de M. Laduron, l’ingénieur qui en a fait le plan souterrain, en 1871, qu’il y en avait pour 5 à 6 millions, répartis sur une surface de 5 à 600 hectares. J’ai constaté moi-même à différentes reprises que l’extraction se faisait sur une grande échelle, que la société employait de nombreux ouvriers et qu’il y avait là, en un mot, une exploitation importante, appelée, suivant moi, à un bel avenir par suite de l’ouverture du canal de Wassy à Saint-Dizier. »


Témoignage de M. Moissenet, Ingénieur en chef des mines à Chaumont, à propos des minières)


(…) Depuis la mise en feu des fourneaux de Marnaval, la production s’est accrue. Cette production peut être soutenue facilement sur un pied de 150 000 tonnes par an, pendant une cinquantaine d’années (…) C’est un minerai qui rend 38 0/0. Une partie seulement doit être lavée. Le rendement en moyenne du minerai lavé peut être évalué à 87 0/0. (…) Ce que je puis dire, c’est que le minerai est extrait moyennant 2 fr 50 par tonne. Cela comprend la conduite au bateau par wagonnets. Quant au minerai lavé, sa valeur, son prix moyen, est de 4 fr 50. Si l’on prend une moyenne générale, l’on arrive à 3 fr 04. (…) Nous avons considéré que ce gisement peut contenir encore six millions de tonnes. Si vous voulez avoir une idée de l’importance de la valeur, supposez un prix de 5 fr 50 par tonne. (…)

Le canal…

Rapport aux actionnaires de la Compagnie des Forges de Champagne et du Canal de Saint-Dizier à Wassy de M. d’Orgeval, chargé avec M. Vindry, d’étudier les affaires du Comptoir Industriel :


« La concession du canal de Saint-Dizier à Wassy constitue pour la Société nouvelle un élément important dans les avantages que procure à cette Société la combinaison à laquelle elle doit le jour. (…) Il n’y aura rien que de raisonnable de lui attribuer une valeur de un million de francs, dans les apports de la Société “Forges de Champagne”. »


M. Carlier, ingénieur :


Ce canal sert de point de liaison entre les Minières de Wassy et les Forges de Champagne et leur permet de transporter jusqu’à leurs usines (…) du minerai, dans des conditions de bon marché fort appréciables. Le transport par les chemins de fer pourrait être évalué, pour les 20 kilomètres qu’il y a à parcourir à 2 fr. 70 par tonne, tandis que, par le canal, les frais peuvent être évalués à 1 fr.20 par tonne. (…) Si le canal était isolé, il pourrait rapporter un intérêt de 6 à 7 0/0. C’est donc une affaire qui peut vivre par elle-même.


Mais, étant donnée l’importance des Minières, qui peuvent fournir au moins 150 000 tonnes par an de trafic au canal, pendant toute la durée de sa concession ; étant données les Forges de Champagne, qui sont incontestablement les mieux outillées de toute la région de l’Est et du département de la Haute-Marne, cela va de soi, les économies de transport que cela permet à cette Société de réaliser et l’assurance d’avoir par elle-même tout le minerai nécessaire, il est évident que la combinaison qui a consisté à réunir ces diverses affaires entre elles, représente un avenir énorme.

La Société des mines de fer de Wassy et de la Blaise

Extrait du même rapport :


(…) Elle est constituée au capital de 6 000 000 de francs, divisé en 12 000 actions de 500 francs l’une. Cette société possède environ 1 000 hectares de forêts, d’un seul tenant, renfermant 6 à 7 millions de tonnes d’excellent minerai, y compris les acquisitions faites de la ville de Wassy et de divers propriétaires.


Les statuts et les divers bilans de cette Société, joints à notre rapport, montrent qu’en 1878, 1 300 000 francs avaient déjà été dépensés pour l’installation de maisons, de chemins de fer, d’ateliers, de matériel et de mobilier. D’autres dépenses utiles ont été faites depuis.


La propriété forestière peut être évaluée, au dire des personnes Le tout à Fr. 6 000 000 (…)

La Compagnie des forges de Champagne

Extrait du même rapport :


Il faut bien reconnaître que toutes ces affaires (minières, canal, cokeries, hauts-fourneaux et forges) ont été fort habilement, et sans doute péniblement réunies, de manière à former un ensemble dans lequel se rencontrent tous les éléments qui contribuent à faire le fer (…) dans les conditions les plus avantageuses, et assurera en même temps la continuité de la fabrication, en sorte que les Forges de Champagne seront l’outil le plus complet dans ses détails, et le plus en mesure de profiter des circonstances heureuses pour la métallurgie, comme de résister aux crises.


(…) Ces diverses affaires réunies se complètent fort avantageusement l’une par l’autre et créent ensemble une des meilleures, sinon la meilleure situation métallurgique de France, chacun des éléments qui la composent devant certainement apporter son contingent sérieux de bénéfices (…).

Aujourd’hui ?

Revenons sous les frondaisons du Val et de Pont-Varin. Livrent-elles quelque stigmate des vies qu’elles ont abrité ? Pratiquement aucun. La nature a repris ses droits, enfouissant sous la végétation toute trace de l’intense activité des charbonniers qui perdura pourtant jusqu’à la Seconde Guerre mondiale pour alimenter les gazogènes. Fermés en 1922, les derniers puits de mine ont été rebouchés et les minières replantées. Du canal, il ne reste que des moignons isolés entre des écluses ruinées. Même le réservoir des Leschères qui l’alimentait, pour le plus grand bonheur de générations de nageurs et de patineurs, est menacé. Du grand Marnaval dont la fondation remonte à 1603, ne subsistent que quelques ateliers et les cités ouvrières.


La vie palpite cependant encore si on prend la peine de dépoussiérer les archives, de chiner photos ou cartes postales et de transmettre les témoignages de personnes aujourd’hui disparues : Jacques Marcellot petit-fils de François, influent industriel influent d’Eurville, député, chantre du catholicisme social et dernier grand veneur du nord de la Haute-Marne qui a rédigé ses mémoires. Jean-Marie Chirol, historien local qui interviewa le dernier mineron de Pont-Varin et édita un petit opuscule à compte d’auteur. Fernand Remenant qui, enfant, a suivi les pérégrinations de son père charbonnier sans quitter la forêt pendant quatre ans. La famille vivait dans une hutte dont le seul luxe était la machine à coudre de la mère. Paul Maréchal dont le grand-père agriculteur charriait la mine pendant les saisons creuses. James Michel avec qui l’Association pour la sauvegarde du patrimoine industriel haut-marnais a tourné un petit film sur la fabrication et la cuisson d’une meule. André Van Landuyt qui a perpétué ce savoir-faire jusqu’à sa mort…

La forêt du Val, quelle histoire !

Belle, serait-on tenté de la qualifier, mais une histoire bien mal partagée. Derrière ce paysage verdoyant, la forêt pourrait raconter les évolutions sociales, les compétitions pour la ressource, le lien avec les vallées qui l’entourent et le trafic qui les animaient, la vie des minerons, des charbonniers, des voituriers, des familles… Les mots rappelleront peut-être cette richesse patrimoniale, mais faut-il se résigner à son invisibilité ? Le lieu est d’une densité incomparable, un condensé d’Histoire : il mériterait plus et mieux.

 

 

 

D) VESTIGES DU TRAVAIL DE LA MÉTALLURGIE


JOËL HAUER, BERNARD KALAORA, MARIA CLAUDIA GALERA, HENRI-PIERRE JEUDY

«  À la différence des ruines anciennes, qui gardent les traces de la vie, les ruines industrielles ne montrent que l’interruption brutale de ce qui justifiait leur existence. Elles furent le cadre d’un travail difficile auquel le patronat a mis fin parce qu’il avait cessé d’être rentable. Peu importe le sort des travailleurs jetés à la rue par des plans sociaux : ils habitent peut-être encore à proximité et ils avaient inventé ici une solidarité dont il ne faut surtout pas préserver le souvenir qu’entretiennent ces murs, ces tours, ces cheminées, ces tuyaux. Tout sera donc cassé, deviendra déchets de tôles et de béton et s’en ira disparaître dans les décharges, car, réduites à cette extrémité, ces ruines devenaient menaçantes et témoignaient de la violence faite à l’humain. »[67] Bernard Noël.

Parmi les innombrables sites « industriels » du Nord de la Haute-Marne, nous en choisissons cinq. Ce choix n’est pas absolument arbitraire, il correspond d’abord à cinq situations différentes d’un « état des lieux » et, par conséquent à plusieurs strates temporelles. L’enjeu est de construire d’autres modes possibles de perception et de lecture du paysage.

Il est difficile d’imaginer « ce qui travaille » le paysage puisque celui-ci offre d’abord au regard l’apparence de son immuabilité. Nous pouvons toujours savoir (en l’ayant appris préalablement) que ce que nous sommes en train de percevoir est le fruit de multiples métamorphoses, mais les traces elles-mêmes nous apparaissent d’abord comme des superpositions plutôt figées d’images. La lecture d’un paysage dépend en majeure partie des connaissances que nous avons accumulées et les panneaux indicateurs d’une histoire dudit paysage distribuent un ordre chronologique des métamorphoses qu’il a subi. Au moment de notre observation, notre vision est confrontée à une superposition de traces dont nous décomposons l’ordre de succession par la connaissance – celle, par exemple, que nous propose le panneau indicateur –. Entre le processus mental qui permet « d’inventorier » l’ensemble des traces et le mode holistique de perception du paysage, persiste un écart : la simultanéité temporelle que m’impose la vision du moment demeure étrangère à l’ordre chronologique de la connaissance. Après avoir lu le panneau indicateur, nous nous trouverons de nouveau face au paysage, l’intensité de notre vision viendra du retour à cette simultanéité des traces et, en partie, à l’oubli de la connaissance.

Comment les empreintes de vestiges peu visibles induisent-elles la lecture d’un paysage ?

Le récit qui peut faire « renaître » un lieu dans l’imagination, se fonde bien entendu sur un certain savoir préalable, mais il suppose toujours des jeux d’association, lesquels s’accomplissent grâce à la perception au temps actuel du paysage tel qu’il se présente. La mémoire devient d’autant plus active qu’elle construit un « théâtre » – le paysage étant la scène elle-même – sur lequel les vestiges peu visibles, peu reconnaissables, servent à dévoiler « ce qui a été ». Joël Hauer [68] joue en quelque sorte le rôle principal, il nous fait visiter les lieux en construisant un récit qui évoque le passé à partir des traces de vestiges. Il remet en scène, dans un jeu complexe d’évocation et d’invocation, l’enchaînement des savoir-faire. Cette concaténation des gestes évoqués – qui seront désignés comme des symboles des savoir-faire – naît de la vision d’un paysage que son récit recompose.

1. AU LIEU-DIT LA FORGE (à 2 km de Sommevoire)

Comment des traces rendent-elles possibles les lectures d’un paysage ? En transcrivant ce que tu racontes – car il s’agit d’un récit que tu construis –, force est de constater que tu mets en scène une sorte de « théâtre de la mémoire », celle-ci tentant d’acheminer la reconstruction de « ce qui était là ». De plus, ce que tu fais apparaître, c’est l’enchaînement du travail de la métallurgie, de la recherche du « minerai de fer » au traitement du fer et à la réalisation de « produits », cette continuité des activités qui se retrouve figurée par le paysage lui-même.

JOËL

Là où on a exploité l’or, ce sont les sites « les plus défigurés » où les traces demeurent longtemps. En Lorraine, ça date du Moyen Âge, en allant sur Colmar, c’est l’une des plus anciennes mines… Quand on cherchait l’or, on trouvait aussi du cuivre, ou de l’argent, c’est ce que l’on appelle les filons aurifères. Il n’y a qu’avec le fer que le mélange n’existe pas. On les appelle des « filons aurifères ». Dans la région Est, à Sainte-Marie Aux Mines ou Saint-Nicolas de la Croix on extrayait l’argent depuis le 14e siècle. Ces filons aurifères ont défiguré les sites d’exploitation (excavation, déforestation, détournement des eaux…) Avec le fer, il s’agira de minerai appelé « mine » en Haute-Marne, « minette » en Lorraine.

KALAORA[69]

Quand on se balade dans certains sites d’extraction, on retrouve encore des minerais…

JOËL

L’exploitation s’est faite de manière anarchique, le minerai était recherché par des minerons. Certains maîtres de forge avaient leurs propres minerons. À côté de l’usine, à Sommevoire, on voit les traces d’exploitation du minerai, appelé la mine déposée par les alluvions dans la vallée de la Voire et composée d’oolithes ferrugineuses. On faisait une tranchée, on prenait le minerai et on rebouchait la tranchée avec la suivante et ainsi de suite… la mine était concassée avec le brocard, après lavage au patouillet, on rebouchait la tranchée, ici, on l’a exploitée dans toute la plaine alluvionnaire alors que du côté de Wassy, cette exploitation se réalisait en familles qui vivaient dans les forêts. Les minerons, du printemps à l’automne, creusaient un trou jusqu’au filon, jusqu’à près 7 ou 8 mètres, ils consolidaient les trouées comme ils pouvaient avec des bois flexibles, comme du coudrier, ils gravissaient l’échelle, pieds nus. Il y avait de nombreux accidents.

HENRI-PIERRE

Quand tu regardes ces vestiges comment tu fais pour t’imaginer le lieu lui-même ?

JOËL

Ce n’est pas très difficile, il y a la rivière, on voit qu’il y avait une retenue d’eau, un bief qu’on appelle un empellement avec une hauteur qui était définie par l’État. Les ingénieurs venaient sur place examiner la topographie des lieux qu’ils estimaient, pour éviter les inondations, et mieux partager les eaux avec les industries concurrentes la hauteur de retenue des eaux que l’on ne pouvait modifier qu’avec une autorisation officielle, après une nouvelle inspection des lieux par l’ingénieur des eaux. Un canal de décharge permet, quand il y a trop d’eau, de faire dériver celle-ci, en ouvrant une vanne de dérivation. Les empellements sont des planches formant barrage que l’on abaisse ou lève avec un mécanisme à engrenage activé par une manivelle. Ici on se trouve dans un lieu où le minerai était exploité avant même la fonderie, dès le Moyen Âge. Il n’y avait pas de haut fourneau, mais un bas fourneau qui n’atteignait pas la fusion. Grâce à la force motrice hydraulique, on utilisait des martinets – sorte de marteaux-pilons – pour épurer le métal en martelant une espèce de magma de métal extrait du bas fourneau appelé loupe. Les moines de Montier-en-Der possédaient les forges le long de la Voire, qui équipaient la confrérie de toutes sortes d’outils en fer nécessaires à la vie monastique, où à leur vente.

Par terre, sur le côté d’une passerelle assez récente, je fais remarquer à Joël une pierre de meule, restée dans l’herbe comme un vestige.

 
 
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JOËL

À la fin du XIXe siècle, cette forge a été transformée en minoterie, il y a eu un moulin à farine comme il en reste en Meuse. Ces moulins utilisaient des pierres circulaires pour broyer le grain. Le tailleur de pierre, qui tirait et piquait le grès ou le silex pour la fabrication des meules respirait en abondance des poussières siliceuses et métalliques lors de leur fabrication. En outre, les risques d’éclatement et d’éboulement lors de l’extraction de la pierre ou de sa mise en forme étaient très fréquents. C’était un métier parmi les plus dangereux.

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Il ne faut pas confondre fonderie et forge, à la fonderie, on fond le métal, dans la forge, on le façonne à chaud au martelage. Le fondeur, c’était le maître du navire, quand il y avait la coulée on sonnait la cloche, c’était le branle-bas de combat, deux fois par jour, tous les jours de l’année. On retorchait le haut fourneau tous les quatre ans environ. Son gueulard était alimenté par les chargeurs, sur-nommés les croque-morts tant ils blêmissaient sous l’action des gaz nocifs et avec les sourcils et les barbes grillés, ils faisaient penser à des morts-vivants. C’était des métiers de misère. Ensuite quand tout était prêt à la coulée, c’était au tour des ringards, ouvriers qui manipulaient le ringard, grand pique métallique sorte d’outil à tout faire, ils perçaient le chiot, ou trou de coulée du haut fourneau, la fonte coulait dans un bassin qui brisait la puissance de son flux et s’engouffrait dans un chenal jusqu’à l’écheneau du châssis enterré dans le sable à même le sol. L’autre extrémité du ringard en forme de pelle perpendiculaire servait à repousser le sable une fois le châssis plein. Ensuite intervenaient les décocheurs qui, avec une masse, cassaient le moule en sable au mitan de son refroidissement afin d’éviter le choc thermique. Ils montaient en sabots décocher la pièce en fonte sur les châssis pour extraire de la gangue en sable les œuvres moulées, qu’ils débourraient ensuite en retirant le sable du noyau à l’intérieur de la pièce destiné la rendre creuse.

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Une légende de Sommevoire dit que le marchand de vin déposait des tonneaux dans un bras de la Voire au village, ils étaient ensuite récupérés au bief de l’usine par les ouvriers. Les maîtres de forge tentaient de combattre l’alcoolisme. On a peu de témoignages de la vie ouvrière en fonderie au 19e siècle, mais on sait que les mieux rémunérés étaient les fondeurs et les mouleurs.

2. LES LACETS DE MÉLAIRE, ESTHÉTIQUE DE LA KARSTIFICATION

Nous citerons d’abord des commentaires extraits d’un rapport public :
Contexte géologique et gîtologique des minières de fer de la région de Poissons (Haute-Marne). Relations avec l’historique de leur exploitation ».

Étude réalisée dans le cadre des opérations de Service public du BRGM 2004-DEP-C04
P. Marteau avec la collaboration de P. Jézéquel, F. Simon et F. Alcoser.

« La synthèse des données de terrain et des résultats d’analyse a permis une comparaison des différents types de minerais, de leurs origines et de leurs évolutions possibles, aboutissant ainsi à une reconstitution de la genèse des gisements, qui permet de comprendre ainsi les particularités de leur contexte gîtologique. Il apparaît que le minerai de fer des minières de la région de Poissons est le reliquat d’une cuirasse latéritique ferrugineuse formée en climat tropical pendant une phase d’émersion du Crétacé inférieur, puis démantelée et piégée dans des poches karstiques en formation dans le substrat calcaire jurassique sous-jacent dès cette époque. Sur le plan archéologique, cette étude peut contribuer à expliquer comment ont pu être découverts ces gisements, et comment ont pu se dérouler les différentes phases d’exploitation possibles, attestées depuis le 17esiècle, les premières extractions pouvant probablement remonter à une période plus ancienne (Antiquité gallo-romaine ou Âge du Fer ?). »

« Les gisements de fer de la région de Poissons et leur singularité ont attiré depuis longtemps l’attention des naturalistes et des géologues, qui ont fait des observations, de plus en plus interprétatives, répertoriées depuis la fin du 18esiècle. Parmi ceux-ci, on peut citer entre autres : Grignon (1761), qui évoque déjà des « minières épuisées creusées jusqu’à 150 pieds, fouillées dans des fentes longitudinales, quarrées, irrégulières ou circulaires, composées de pierres calcaires. »

« Les minières de Poissons sont exploitées de façon certaine depuis le XVIIe siècle, comme l’atteste un texte des titres et charte de la seigneurie de Poissons daté de 1693, mentionnant que «du minerai avait été tiré et fouillé dans les bois d’usage communs depuis plus de trente ans». Au XVIIIe siècle, certaines parties des gisements sont déjà épuisées. Dans la vallée du Rognon (à Bourdons), le minerai a été extrait depuis le XIIe siècle (d’après les recherches documentaires de M. Philippe, membre du PCR), aussi il est possible que l’exploitation de ce minerai ait commencé dès le Moyen Âge, ou même à l’époque gallo-romaine, comme cela a été noté par Salzard (1878) à Bettancourt-la-Ferrée près de St-Dizier. Dans cette localité, la présence d’anciens crassiers sur les sites d’exploitation doit, pour cet auteur, remonter à l’époque des forges à bras gallo-romaines. À partir des alignements de dolines, les mineurs ont atteint plus facilement la couche à fer géodique, qu’ils ont alors exploités en souterrain. Les gisements de la région de Poissons présentent dans ce cas des caractéristiques beaucoup plus favorables à une exploitation ancienne, ceci pour les raisons mentionnées ci-dessous : Présence du minerai très apparente à la surface du sol : au départ, la présence de blocs de minerais, de taille parfois pluri-décimétrique, concentrés dans des poches karstiques et donc en grande densité au sol, a dû attirer l’attention, d’autant plus que la végétation sur place devait présenter quelques particularités compte tenu de la nature et de la composition chimique des terrains, donc des sols développés dessus (minerais de fer et argiles dominants, différents des terrains sur substratum calcaire aux alentours). Facilité d’extraction à partir de la surface, du moins au début de l’exploitation : l’exploitation du minerai à partir d’affleurements au sol n’a pas posé de difficultés sur le plan minier, du moins dans la phase initiale puisqu’il suffisait de creuser à partir de la surface, les blocs pouvant être recueillis à la main ou à la pelle et la pioche (exploitation épidermique) quand ils étaient erratiques. Par la suite, les moyens techniques se sont adaptés aux conditions plus complexes de l’extraction en puits ou en galeries, mais on sait que les Gallo-Romains maîtrisaient déjà des techniques de ce genre en d’autres endroits. Les différentes phases d’exploitation successives, selon les époques, ont remanié et détruit les traces précédentes laissées sur les sites, tels que des amas de stériles (blocs de calcaire) et les dépressions, de plus en plus importantes… »

Depuis quelque temps, « des belvédères ont été lancés au-dessus de deux cavités particulièrement profondes et larges. La première a fait l’objet d’un défrichement afin de laisser apparaître la roche nue. L’autre a été conservée en l’état afin que l’on puisse admirer le biotope particulier qui s’est constitué depuis la fin de l’exploitation il y a plus d’un siècle. »

Comment les métamorphoses d’un territoire au cours du temps peuvent-elles être perceptibles pour le visiteur du haut de ces belvédères installés au-dessus des cavités visibles ? Si on n’a aucune connaissance en géologie, il reste impossible de reconnaître ce qui ne peut être désigné par le nom approprié. La vision possible des lieux est d’ordre poétique.

Le visiteur (ou simplement celui ou celle qui observe les cavités), s’il ignore les processus physiques et chimiques de la karstification, peut s’imaginer les phénomènes d’infiltration et circulation lentes des eaux en observant plus particulièrement les fissures qui révèlent la genèse du paysage. Mais s’il ne fait pas appel à son imagination, il ne réussira pas à percevoir ce qui apparaît comme une genèse propre au paysage, comme si ses métamorphoses avaient laissé au fil du temps quelques indices visibles sans qu’il ne soit nécessaire de les nommer.

 

 

Dans le dossier PREAC[70], il est écrit à propos du site d’extraction minière des lacets de Mélaire : « La commune de Poissons est située dans la très belle vallée du Rongeant. Les collines environnantes constituent un paléokarst, une formation géologique calcaire comprenant de nombreuses cavités qui furent comblées au fil du temps par du matériel sédimentaire riche en fer. Ce dernier fut ramené à la surface par les paysans du cru à partir du XVIIe siècle afin d’être utilisé dans les forges voisines. Le site des lacets de Mélaire témoigne de manière saisissante de cette activité d’extraction qui était extrêmement difficile puisque les minerons pouvaient descendre jusqu’à une trentaine de mètres pour suivre leur filon… »

On peut faire l’hypothèse que la kartsification se présente comme un phénomène de si longue durée qu’il peut sembler atemporel. « Il apparaît que le minerai de fer des minières de la région de Poissons est le reliquat d’une cuirasse latéritique ferrugineuse formée en climat tropical pendant une phase d’émersion du Crétacé inférieur, puis démantelée et piégée dans des poches karstiques en formation dans le substrat calcaire jurassique sous-jacent dès cette époque. »

Dans quelle mesure ne s’établit-il pas une relation esthétique avec la karstificationdans ce type de site ? Et cette relation s’imposerait d’elle-même parce qu’elle est préalablement inhérente aux modes de fonctionnement de l’imagination et de la mémoire. La perception d’un paysage (et sa lecture possible) supposerait qu’entrent en jeu dans la « naissance de la vision » les effets de sédimentation de la mémoire (de « notre » mémoire).

D’autre part, le concept de la karstification se prête à bien des analogies avec les modalités de condensation, de sédimentation… de l’inconscient à tel point qu’il participe, plus que le métro de Rome invoqué par Freud, au rôle d’une métaphore d’origine. Impossible figuration démesurée d’une succession des temporalités.

Tout semble concourir pour que la karstification prédispose à créer dans la nature un « état esthétique » singulier qui ferait disparaître pour l’œil aux aguets, capté par des indices de métamorphose du paysage, le désordre apparent de la sédimentation. Un effet de pacification du regard obtenu grâce à la superposition des traces.

3. MONTREUIL-SUR-BLAISE…

Nous sommes allés à Montreuil-sur-Blaise.

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JOËL HAUER

Le site est très ancien, avant la révolution, il était dirigé par Contenot de Montreuil, un haut fourneau haut de 14 mètres fut construit par M. Gény en 1854 pour l’affinage et à partir de 1860 la production est essentiellement une fonte de première et deuxième fusion qui sera abandonnée vers les années 1890. Ensuite l’usine se spécialisera dans la fabrication de diverses pièces en fonte.
Là derrière, c’est le bief, la réserve d’eau. Il est alimenté par un bras de détournement de la rivière. Un jeu de vannes régule une hauteur de retenue maximale définie par l’ingénieur des eaux (empellement) ce qui permet d’avoir un niveau constant pour faire tourner la roue à aubes ou détourner l’eau dans un canal de décharge afin d’éviter les débordements. Grâce à cette force motrice hydraulique, on pouvait actionner soit des souffleries pour le haut fourneau, soit un patouillet pour laver le minerai ou un bocard pour concasser la mine ou encore, des martinets, sorte de marteaux-pilons qui façonnaient le fer à chaud. L’acier était obtenu par une deuxième fusion de la fonte dans un four à réverbère chauffé au coke, appelé aussi Wilkinson, du nom de son inventeur d’origine anglaise. Derrière, c’est peut-être les anciens ateliers. À partir de la fin du 19e siècle, les hauts fourneaux haut-marnais s’éteindront peu à peu et la fonte et les usines s’approvisionneront en gueuses, masses de fonte brute d’une dizaine de kilos, issues de Lorraine et refondues dans un cubilot.
La force motrice hydraulique pouvait, grâce à des mécanismes d’engrenages être démultipliée selon les besoins. Une vitesse lente donnait une forte puissance comme pour le concassage de la mine alors que la vitesse accélérée était nécessaire pour l’usinage des pièces à assembler.
Durenne, à Sommevoire, avait installé une turbine qui agit un peu comme un moteur à réaction. Plus de puissance avec beaucoup moins d’eau. Celle-ci était captée dans une sorte de tunnel sous-terrain groupant les eaux du bief et d’un confluent de la Voire, la Vivoire. C’est dans ce tunnel, à la jonction des eaux, que fut ancrée cette turbine (cela se voit encore à la fonderie…) qui actionnait les souffleries des deux hauts fourneaux, l’air soufflé était chauffé par leur chaleur par un système de récupération. Les chargeurs alimentaient par le gueulard le haut fourneau en déposant alternativement du charbon de bois, du minerai et de la calcite.
La calcite est une pierre calcaire qui permettait d’amalgamer les impuretés du minerai et formait lors de la fusion le laitier, plus léger, il flottait sur la masse la fonte en fusion, on le retirait avant la coulée comme lors d’un écrémage. Durenne avait acheté une machine à vapeur pour suppléer la turbine en période d’étiage, elle puisait son énergie dans la chaleur du coke et des gaz du haut fourneau. Le coke provenait de Prusse et après la guerre de 1870, Durenne se fournira en Belgique. Malgré le coût du transport, il usera de cette énergie tant pour ses machines comme pour les hauts fourneaux, abandonnant le charbon de bois à partir de 1876, comme le feront peu à peu les fonderies de Haute-Marne.

4. CIREY-SUR-BLAISE. LA FORGE ET LE FOURNEAU

Autour de Cirey-sur-Blaise, à 1 km vers Bouzancourt, le lieu-dit « La Maison Blanche », autrefois habitation du « maître de forge », se compose d’un vaste bâtiment, la forge, resté en bon état. Il ne s’agit donc pas d’un vestige, même si, à l’intérieur, les énormes pierres du four se présentent comme des ruines. Devenu un hangar où sont rassemblées des machines agricoles abandonnées, de vieilles charrues et charrettes. L’ensemble appartient à la famille propriétaire du château de Cirey, où séjourna Voltaire, au XVIIIe siècle invité par la marquise Emilie du Châtelet qui se fit connaître par la publication de sa « Dissertation sur la nature et la propagation du feu ». À l’époque, avant la Révolution française, la forge fonctionnait déjà avec ses rouages et ses mécanismes que Léopold Desmaret appelait « les machines infernales ».

En considérant certains principes de ce qu’on appelle « urbex » [71], je me suis rendu compte que, depuis mon enfance (et comme tant d’autres enfants), j’avais toujours pratiqué cet « art de l’intrusion sans dommage », une forme singulière et commune de la curiosité – et d’un goût esthétique qu’elle suppose. L’exploration, au lieu d’être urbaine, se réalise en milieu rural dans les innombrables lieux abandonnés. Cette visite de lieux abandonnés – qui rappelle des pratiques courantes de l’enfance – prend une nouvelle tournure avec les réseaux sociaux par lesquels circulent et s’échangent rapidement des photographies et des vidéos. L’activité d’urbex peut servir de témoignage visuel d’un patrimoine industriel en voie de disparition. En ce sens, elle correspond implicitement au processus habituel du « travail de l’inventaire », le repérage des sites et leur inspection visuelle permettent la constitution de traces numériques. Pour le regard porté sur des lieux, la limite entre l’intrusion et le repérage demeure plutôt floue.

Tout le charme poétique d’un lieu abandonné, figé dans une sorte d’immobilité éternelle, vient du paysage qu’il offre au regard et au jeu de l’imagination. Ce qui fascine, c’est « l’état des choses » ou comment les ruines, selon leur état, provoquent différentes représentations du temps. L’expression « usure du temps » n’a guère de sens. En quoi le temps pourrait-il s’user ? Les modalités de sa figuration dépendent des variations de « l’état des choses », en somme, de l’état de « ce qui se dégrade ».

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Sur la route d’Arnancourt, le lieu-dit Le Fourneau était aussi une fonderie. La démolition de la halle à Charbon date de1989. Les bâtiments restants sont répartis autour de la maison du « maître de forge » qui a subi un incendie, le vendredi 30 avril 2021 au matin. Les murs et la toiture n’ont pas brûlé, mais des fenêtres, la porte, des planchers ont été consumés.

Cette belle bâtisse, isolée, a été habitée régulièrement par des gens qui « travaillaient au château de Cirey ». Elle a une longue histoire et celle-ci s’éloigne au fil du temps de celle des maîtres de forge… Le dernier habitant était ce qu’on appelle « un homme à tout faire », il travaillait pour la commune et pour le château. Mais c’était aussi un poète, il accrochait ses poésies au mur, à côté de cartes postales, sous de gigantesques toiles d’araignée qui ornaient son plafond… Lui, il n’avait cherché aucun souvenir de ce qui s’était passé dans les lieux auparavant, il n’avait pour « décor de mémoire » que les bâtiments en l’état. Il se souviendrait seulement de la démolition de la halle à charbon quand son propriétaire avait décidé de vendre les pierres à une entreprise de travaux publics.

5. LE CRASSIER DE SOMMEVOIRE

Avec Joël, nous sommes retournés à Sommevoire, au crassier. Ce terril de sable, autrefois, était pour la fonderie une sorte de déchetterie. Nous avons effectué un parcours au cours duquel nous lui avons demandé de tenter de recomposer « ce qu’il y avait auparavant ». Un exercice difficile de réminiscence ! L’expression adverbiale « là », reprise comme la répétition d’un indice territorial, produit un effet de vertige : la recomposition du paysage semble alors s’accomplir au rythme d’une révélation de la mémoire.

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C’était la déchetterie, pour le rebut des matières, principalement les sables. Maintenant les sables peuvent être recyclés plus facilement et contiennent un liant fait de résine synthétique. Quelle que soit l’ancienneté du sable, il remplit toujours son rôle moulant dans la mesure où, quand il est aggloméré, pas trop étanche, il agit comme une éponge, absorbant les gaz de fusion. Comme maintenant on recycle le sable usagé, on encombre moins le terril. Sa hauteur actuelle témoigne de 150 ans d’exploitation. Son ampleur commençait à atteindre la Voire. Depuis, celle-ci a été détournée. Le crassier était presque au bord de la rivière envahi de végétation. Maintenant, la Voire peut couler sans retenue comme il a été fait pour la Blaise. On cherche à supprimer les moulins, des barrages sur les eaux pour redonner au cours d’eau leurs soi-disant lits naturels. Il est vrai que l’usine a souvent été inondée, subissant les caprices des sources de la Voire. Le Paradis se trouvait au pied du crassier a lui-même « fait trempette ». Quelques modèles en ont gardé des traces… Ah, j’oublie… D’anciens ouvriers racontent que, durant la Seconde Guerre mondiale, des obus ou des grenades ont été cachés dans le terril pour les dérober à l’occupant.

Dans le récit qui suit, Joël retrace un paysage en utilisant des indices qui viennent confirmer la construction pour le moins incroyable de sa mémoire. Il fait renaître avec des mots tout le territoire qui occupe son champ de vision… et au-delà.

Là, c’étaient le cubilot… Avant, entre ces deux bâtiments, il y avait les deux hauts fourneaux qu’on a remplacés par ces cubilots. Le cubilot c’est un gros fourneau qu’on allume tous les jours après l’avoir retorché, on y met alternativement une couche de coke, et une couche de blocs de fonte jusqu’à son remplissage. Lorsque la matière est en fusion, on la verse dans des poches ou creusets que l’on coule dans les moules en châssis. Les cubilots seront abandonnés dans les années 1980, pour des fours à induction plus performants. Quant aux hauts fourneaux, ils seront abandonnés à la fin du XIXe siècle. Ils présentaient l’avantage de pouvoir exploiter le minerai sur place et de couler directement à la halle de moulage. Ils devinrent peu rentables quand on sut exploiter le minerai de Lorraine, région riche en charbon.

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À côté du cubilot, il y avait la halle au charbon, on mettait le charbon de bois et le minerai, du temps du haut fourneau, une passerelle permettait d’accéder à son gueulard. Là où se trouve le plus haut des bâtiments, on préparait les pièces pour les expéditions. On peut voir l’allée principale de l’usine qui était une rue de Sommevoire.

 

Nous sommes revenus au village de Sommevoire

 

Face à l’EHPAD, on peut voir les vestiges d’une ancienne filature. Dans la cour de l’hôpital du XIXe, un bief a été aménagé pour capter les eaux d’une des sources du village qui naît sous l’église Saint-Pierre pour alimenter la force hydraulique d’un foulon à laine. Cette filature en 1827 occupait 10 ouvriers, dont 8 fileuses, et fournissait 54 tisserands qui produisaient droguets et tiretaines. Sommevoire est un bassin de sources, outre celle de Saint-Pierre, lieu de pèlerinage aux eaux miraculeuses pour tous les maux, il y a celle de l’église Notre-Dame, celle venant de Mertrud et deux autres surgissant au moulin de la Roche. Il fut envisagé de construire un réservoir pour alimenter un canal allant jusqu’à la Marne.

« J’oubliais… Je me souviens d’un personnage que j’ai connu… » Un homme qui s’appelait Gilbert, il était chargé, avec deux chevaux et une charrette, d’amener le sable usagé sur le crassier et de livrer le charbon aux ouvriers de l’usine. C’est lui qui m’a raconté qu’en rentrant à l’usine, une veille de Pentecôte, il était tellement pressé, que les chevaux sont tombés se sont cassé la figure. L’un s’appelait Roméo et l’autre je ne sais plus. Depuis ce temps on l’a appelé Ben Hur. C’était un passionné des chevaux. Tous les samedis ou les dimanches, les gens de Sommevoire lui confiaient leurs paris mutuels urbains, comme pour les courses de Montier-en-Der dont il était l’un des organisateurs. Là, il y avait une petite grange et tous les jours, les retraités de l’usine ou des camarades encore actifs venaient y boire un coup. Ils étaient une dizaine. Quand je venais le matin faire mon footing, ils me disaient : « viens boire un verre de pinard. Je disais « non, mon cher Gilbert, jamais le matin ».

 

 

E) SITES, VESTIGES, RUINES, SANCTUAIRES ET

CICATRICES DE LA MÉTALLURGIE HAUT-MARNAISE


JOËL HAUER

La Haute-Marne, une santé de fer…

En 1860, la Haute-Marne était, malgré ses concurrents limitrophes, le département en tête de la production de fonte et de fer, et à l’apogée de son activité métallurgique. Elle a bénéficié d’atouts naturels comme le minerai de fer abondant et généreux exploité dès l’Âge du fer grâce au charbon de bois issu de ses immenses forêts. À l’ère des ordres monastiques, les bas fourneaux proliféraient et contribuaient, tant au perfectionnement des prémices d’une industrie qu’à l’organisation d’un marché du fer balbutiant, restreint aux plus fortunés et aux besoins du monachisme. L’ingénierie hydraulique puisait dans le « rhizome » des rivières qui inondaient le département l’énergie hydraulique propice aux souffleries des hauts fourneaux et aux martinets des forges pratiquant la mise en forme du fer. Le haut fourneau naquit obscurément à la fin du XVe siècle. Il apporta sinon une révolution, tout au moins des progrès notoires à la métallurgie en offrant la fusion du minerai à 1500°. Cette marmite géante dévorait alternativement mine, charbon de bois, calcite (fondant qui amalgame les scories du minerai et forme le laitier) pour régurgiter en quantité une fonte liquide qui désormais sera moulée en blocs appelés gueuses ou en objets domestiques, dans une empreinte à même le sol ensablé de la fonderie. Le sable abondait en Haute Marne, c’était là, avec la mine le bois et les rivières, son quatrième et dernier atout. Aggloméré à de l’argile il facilitait la réalisation des moules qui donnèrent à la fonte liquide les formes les plus extravagantes et complexes, mais pour atteindre cette haute technicité il faudra patienter jusqu’au début du XIXe siècle. Dès lors, la fonte avec ses 4 à 5 % de carbone, matière quelque peu magique pour l’époque, résistante à l’usure et la corrosion, mais cassante, coula à flots et fut adoptée à profusion pour chauffer, orner, abreuver, assainir, éclairer et mécaniser. La moulerie pouvait se satisfaire d’une première fusion, la matière était canalisée directement du haut fourneau aux moules en châssis. Dans un four à réverbère, une seconde fusion était indispensable pour obtenir de l’acier. Les masses de fontes brutes (gueuses ou saumons) étaient refondues et malaxées manuellement par des puddleurs pour en réduire le carbone. Le fer obtenu était voué au martelage, à l’estampage et au laminage. C’est ainsi que la métallurgie haut-marnaise, leader national en son temps, entra dans le processus d’industrialisation porté par une dynamique de progrès économique encouragée par une doctrine saint-simonienne.

Le temps des ruines et vestiges

Vers 1880, l’ingénieur anglais Gilchrist Thomas inventa un revêtement réfractaire utilisé pour les hauts fourneaux et les nouveaux convertisseurs mécaniques Bessemer fonte-acier qui suppléent au puddlage pour l’utilisation des minerais phosphoreux, les plus abondants. C’était le cas de la minette de Lorraine, longtemps boudée pour son acidité qui devint enfin exploitable. À partir des années 1880, la Lorraine nantie d’un riche bassin houiller ravit le leadership métallurgique. Peu à peu, les cent hauts fourneaux environ recensés en 1860 et affineries s’éteindront, les martinets et laminoirs se turent à jamais malgré quelques décennies de résistance. La Lorraine devenue région sidérurgique répondit aux besoins en gueuses et fers profilés des sites haut-marnais.


Pour autant l’activité métallurgique haut-marnaise déclina, mais ne périclita point. Grâce à son savoir-faire plus que séculaire, elle poursuivit jusqu’à aujourd’hui la fabrication de fonte moulée pour les arts ou la mécanique dans quelques fonderies à la gestion pugnace, et jusqu’à récemment l’usinage du fer à façon comme la tréfilerie.


Si quelques édifices encore visibles ou fantômes peuvent témoigner des activités, les machines et outils qui façonnaient la fonte ou le fer ont quasiment disparu. Ces témoins silencieux offrent peu de lisibilité quant à leur ancien usage, mais invitent au sensible, à l’imaginaire des temps vécus par les hommes besogneux incarnés dans la ruine et à la réflexion mélancolique : pierre dans le jardin de la mémoire agissant sur la conscience comme un memento mori. Parfois le miracle opère, comme à Dommartin-le-Franc où le haut fourneau datant de 1834 fut sauvegardé, restauré, entretenu et animé longtemps par l’Association de Sauvegarde du Patrimoine Métallurgique (ASPM) qui propose une lecture savante de son histoire.

Le Paradis… un sanctuaire de la métallurgie

À Sommevoire le fonds de modèles en plâtre issu de la fonderie locale créée en 1842 achetée et modernisée en 1858 par Antoine Durenne, offre au public une vision idéalisée et magnifiée de la fonte d’art. Sauvegardée et choyée par les Compagnons de Saint-Pierre depuis trente ans, cette collection permet d’imaginer l’envergure d’une production de fonte et sa diffusion. Elle fut nommée Paradis par les employés de l’usine tant le religieux dominait l’iconographie statuaire.


Le modèle est la pierre angulaire de la sculpture. Il est réalisé par un artiste qui a dessiné ou mis en maquette l’idée d’une représentation de son œuvre pour être ensuite modelée dans l’argile. Son empreinte sera prise dans un moule en plâtre constitué de pièces emboîtées, c’est l’imprimé qui conserve en négatif le modelé. Après en avoir extrait l’argile, le moule est reconstitué avec ses pièces repérées pour y couler dans son creux enduit de démoulant le plâtre en couches successives jusqu’à l’épaisseur désirée. Une fois les pièces déboîtées le modèle apparaît enfin c’est l’original, confié ou vendu au fondeur pour être moulé dans du sable.


Antoine Durenne commandait à des artistes comme Jules Klagmann, Auguste Bartholdi, Albert Carrier-Belleuse, Hector Guimard, Pierre-Louis Rouillard, Emmanuel Frémiet… des modèles qui enrichirent un vaste catalogue de son imposante édition d’œuvres dont les plus remarquables furent présentées à nombreuses expositions nationales et internationales. Suivant ses précurseurs comme François-Etienne Calla à Paris et Victor André au Val d’Osne en Haute-Marne depuis 1832. Antoine Durenne investit au bon moment pour exploiter son génie commercial, il exposait ses œuvres brutes de fonderie pour que l’on puisse apprécier la finesse du grain de sa fonte grise et la précision du moulage.

Les cicatrices d’un savoir-faire

Le moulage au sable est en usage depuis le XVe siècle pour la confection de pièces simples, taques de cheminée, marmites ou tuyaux. On était loin de la prouesse qui consista à une réalisation imposante œuvre creuse d’une épaisseur régulière telle une statue. Antoine Lavoisier met en évidence dans son Traité élémentaire de chimie paru en 1789, l’effet néfaste de la pression des gaz de fusion sur le procédé de moulage. Gaspard Monge autre physicien et maître de forge en tint compte quand il opta pour le moulage en sable en châssis lorsqu’il fut chargé sous la Convention et dans l’urgence de fournir l’armement nécessaire à la défense de la patrie en danger. Dès lors le moulage au sable en châssis se généralisa et dans les mains d’habiles et savants praticiens il autorisa presque toutes les plastiques qu’exigeait la statuaire. Le statut de mouleur était en bonne place dans la hiérarchie des salaires, ils étaient très recherchés par les maîtres de forge qui n’hésitaient pas à les débaucher chez la concurrence.


Le processus délicat qu’est le moulage, dont la pratique se raréfie aujourd’hui, nécessite un travail raisonné dans l’espace pour obtenir du modèle une empreinte inversée, fiable et consistante. Le mouleur joue avec trois qualités de sable. La première sert à confectionner la chape qui absorbe comme une éponge une grande partie des gaz lors de la coulée, réduisant la puissance de la chaotique fusion. La seconde au contact du modèle nécessite une finesse pour saisir les détails les plus fouillés. Quant à la troisième, elle donne au sable du noyau une tendre consistance pour faciliter son extraction, de la pièce refroidie.


Antoine Durenne prétendait que malgré un long apprentissage en atelier un mouleur ne pouvait exceller qu’avec intelligence, perspicacité et une sensibilité à la chose artistique. Avec une petite truelle, au contact du modèle, il façonnait l’une après l’autre les mottes de sable fin lié à de l’argile. Le coupant de la truelle incisait légèrement le plâtre du modèle comme une cicatrice que révélait la noirceur du sable, trace impérissable d’un savoir-faire en désuétude.

 

 

 

Notes

[67] Bernard Noël, L’Immobilité, éditions Créaphis.

[68] Joël Hauer, membre des Compagnons de Saint-Pierre, est responsable du Paradis à Sommevoire (Haute-Marne). Lieu où sont réunis des modèles de la sculpture industrielle du XIXe siècle.

[69] Bernard Kalaora, sociologue à l’INRA.

[70] Pôle de ressources pour l’éducation artistique et culturelle.

[71] Les règles de l’urbex sont celles-ci :
Se montrer discret. Les sites d’urbex sont souvent interdits au public
Ne pas dégrader le lieu…
Ne prendre aucun objet…
Ne pas dévoiler les adresses ouvertement…
Ne pas se mettre en danger inutilement…
Profiter du lieu.

Au paradis, tête du modèle de la rivière l’Yonne sculptée par Jules Klagmann pour l’imposante fontaine de Melun toujours en place.

 
 
 
 
 
 
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