Sur les traces de Le Play

Bernard Kalaora

 

 

Le Play (1806-1882) est un ingénieur, un proto sociologue connu pour ses monographies, un homme politique (sénateur sous Napoléon III) et un réformateur social français. Il fut le rédacteur en chef des Annales des Mines et dès 1834 le Secrétaire de la Commission permanente statistique de l’industrie minérale dont il dirigera les travaux. Nommé Professeur de métallurgie en 1840, ces différentes fonctions vont lui conférer une légitimation dans le domaine qui lui permette d’entreprendre des voyages réguliers le menant de la Russie méridionale et de l’Oural à la Scandinavie, en Angleterre et en France où il étudie les gisements miniers, les exploitations forestières (qui constituent la principale ressource énergétique), les transformations métallurgiques apportées au minerai et les populations ouvrières associées à la production dont il fera les monographies (Les Ouvriers européens, 1855). Le Play ayant à son actif plusieurs missions d’étude avait largement démontré ses capacités qui vont de l’exploration géologique à la législation et gestion des mines en passant par des monographies d’industries, des mémoires minéralogiques et des investigations sociologiques. Fort de cette réputation d’ingénieur pratiquant, d’administrateur incomparable et de ses études sur les terrains carbonifères du Donetz en Russie en 1837, le prince Anatole Demidoff qui l’avait vu à l’œuvre, lui confia la charge d’améliorer le traitement des minerais et la productivité de ses mines métallurgiques en Oural employant plus de 45.000 ouvriers.

Avec Antoine Savoye (Président de la Société d’économie sociale et Directeur de la Revue Les Études Sociales de Le Play), nous sommes revenus en septembre 2017 sur les traces des deux voyages d’exploration et d’étude de Le Play en Oural effectués pour le compte d’Anatole Demidoff en 1844 et 1853. C’est avec les lunettes de Le Play que nous sommes revenus sur les lieux en refaisant le parcours de ses enquêtes minéralogiques (voir la carte réalisée par Antoine Savoye). Entre réalité et fiction, nous nous sommes parfois même, mis dans sa peau et ses bottes dans un espace-temps fort éloigné du contemporain. Dans cette collision de temporalités entre présent et passé, il nous est difficile de dire quelle est la part de rêve et de réalité. Nous avons actionné la machine à remonter le temps : se servir du présent pour retourner dans un passé et visiter l’Oural en Leplaysien.

Nous sommes allés sur les traces de Le Play dans l’Oural où à la demande du Prince Anatole Demidoff, il fut convié pour améliorer les méthodes de traitement du fer à des fins de sa conversion en acier. Fort de son expérience métallurgique et de sa notoriété scientifique Le Play était considéré comme un expert pouvant améliorer les rendements de l’industrie métallurgique ouralienne et la rendre concurrentielle sur le marché mondial [58]. Nous voulions retourner sur les traces de Le Play et voir ce qu’ils en restaient auprès des acteurs ouraliens et plus particulièrement des institutionnels (scientifiques, archivistes, conservateurs, etc.) et des industriels métallurgistes contemporains. Ce voyage nous pourrions le qualifier d’historique et d’initiatique dans notre quête de remonter le temps et d’imaginer l’Oural de Le Play. Toutefois nous ne prétendons pas le reconstituer, mais chercher plutôt à faire surgir le passé dans ce qu’il peut nous dire aussi du présent. Ce sont les écarts et les déplacements qui font sens. Ce voyage est une invite à faire dialoguer le présent et le passé, à croiser des regards en faisant jouer les temporalités sans pour autant les fixer. Dès le 17e siècle, l’Oural occupe une place spécifique notamment en raison de son milieu riche en minéraux et ressources énergétiques (eau, forêts et minerais), il constitue le socle sur lequel la dynamique ouralienne économique, autant que culturelle, identitaire, religieuse et sociale, s’est construite au cours du temps. Dans son Voyage dans l’Oural entrepris en 1828 (en ligne sur Google), A.T Küpffer exprime bien cette prédisposition géologique qui a fait de l’Oural une région prospère et industrielle : « Les usines et les forges les plus considérables et les plus anciennes de l’Oural sont situées sur une ligne parallèle à la chaîne de l’Oural et à l’est de ces montagnes, aux extrémités de laquelle sont Ekaterinbourg et Bogoslovsk. Les usines sont, en s’avançant de Ekaterinbourg vers le Nord, Neviansk, propriété des héritiers Yakovlev, Nigeney-Taguilsk qui appartient à Mr Demidoff et Kouchva. »

 
 
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Anatole Demidoff (1812-1870) est l’héritier d’une longue dynastie aristocratique de bâtisseurs et d’ingénieurs sociaux à la tête de complexes métallurgiques et de villes usines faisant partie d’un système rationnel de planification dont on retrouve partout le même schéma : la ville est connectée à la ressource énergétique hydraulique (le lac et le fleuve), qui alimente les fabriques métallurgiques par un système de roues hydrauliques, et les habitations sont concentrées dans l’axe même de la fabrique, de l’établissement du propriétaire et de l’Église orthodoxe, qui sont les organes centraux qui irriguent la ville à la manière des vaisseaux sanguins. L’établissement du propriétaire, une bâtisse souvent majestueuse en pierre (alors que les maisons des ouvriers sont en bois), dont l’architecture emprunte à l’ancienne Italie, une façade avec colonnes, coupoles, péristyles, est le plus souvent situé au bord du lac servant d’alimentation à l’usine. Küpffer dans son récit de voyage est frappé en 1828 comme le sera plus tard Le Play, par la présence dans les villes de logements ouvriers bien tenus, de jardins privatifs à des fins alimentaires, d’hôpitaux et de maisons de bienfaisance chargés d’assurer le quotidien des travailleurs (dont la majeure partie sont des serfs, mais dont les nombreux voyageurs soulignent l’aisance et dont certains mêmes deviendront propriétaires de forges) et par le caractère urbanistique et architectural de ces villes usines. Le Play a certainement été séduit par cette organisation sociale et économique, lui qui fut le théoricien du patronage. Les modes et styles de vie de ces populations de travailleurs ont fait l’objet de ses monographies.
 

Dans cette épopée héroïque de l’industrialisation russe et notamment ouralienne (qui en fut le noyau dur), Le Play a joué un rôle de passeur entre les deux pays, la France et la Russie. Par son activité métallurgique, sa connaissance du milieu bonapartiste, ses relations avec l’élite des industriels et des ingénieurs français, son acuité d’observateur social, il a occupé une place majeure auprès d’Anatole Demidoff et de ses intendants russes chargés de gérer ses propriétés, pour le seconder dans son entreprise de gestion technique et sociale des fabriques métallurgiques. Ce développement centré sur la production d’acier bien qu’ayant pris d’autres formes reste durable. De nos jours, la présence du fer et de l’acier est un marqueur identitaire fort de l’Oural et du développement de ces villes usines qui sont devenues des pôles industriels mondialisés et spécialisés dans la production de machines-outils, mais aussi d’équipements destinés à l’arsenal moderne militaire (tanks, roquettes, industrie nucléaire, etc.).
 

Au seuil de notre voyage, nous nous interrogions sur la nature, la forme des traces et sur ce qui pouvait bien en rester ; matériels, urbaines, institutionnelles, intellectuelles, patrimoniales, mémorielles, etc. Nous étions relativement sceptiques sur notre capacité de détection des marques laissées par le Play au cours des deux voyages qu’il fit (1844 et 1853). Quelle fut alors notre surprise de voir que Le Play et ses accompagnateurs français et russes (Saint Léger, Malinvaud, Dru, R. Rabioff) n’étaient pas des oubliés, mais que bien au contraire, ils faisaient partie de l’histoire nationale et régionale, mais aussi internationale, avec l’Europe et tout particulièrement la France à laquelle le prince Demidoff était lié par son mariage avec la princesse Mathilde. Le Play dans la mémoire régionale est associé à l’épopée de la métallurgie et au destin des Demidoff, figures emblématiques de l’avènement des villes usines dont ils furent les fondateurs et les propriétaires (y compris des populations ouvrières composées de serfs). Anatole Demidoff, fils de Nicola avait pour tâche de faire vivre cet héritage. Le Play fut l’un des artisans principaux (avec l’aide de ses collaborateurs, Saint-Léger, Landsberg, Malinvaud, etc.) de l’amélioration des méthodes d’extraction et de traitement des minerais des usines du prince Demidoff.
 

Sans que nous en fussions au départ conscient, notre visite a été ressentie par les historiens, les conservateurs de musée, les archivistes et certains industriels de la métallurgie comme un témoignage de ce passé et de sa réactualisation que nous avons pu voir au travers des projets de patrimonialisation de cet héritage métallurgique et urbain des villes usines. En ce sens, loin d’être une pièce rapportée, Le Play fait aujourd’hui partie de la mémoire sociale et identitaire que les ouraliens cherchent à se réapproprier, cette remémoration visant sans doute aussi à relativiser l’importance prise par la part révolutionnaire et communiste de l’histoire russe.
 

Un des premiers étonnements à notre arrivée à Ekaterinbourg le 7 septembre 2017 fut de voir le nombre de musées historiographiques existant à Ekaterinbourg (plus de 50 musées) sur l’histoire industrielle, architecturale, urbaine, régionale, littéraire, médicale, politique, géologique, minéralogique, naturaliste, zoologique, consacré à l’Oblast (unités administratives sous la coupe d’un gouverneur), mais aussi leur présence dans les villes moyennes dans lesquelles nous nous sommes rendus : Sissert, Nijni-Taguil, Kirshim (ou Koushim), Zlatooust (au sud de l’Oural), Miass, Neviansk etc. Dans toutes ces villes, les Demidoff sont célébrés comme les pionniers d’une histoire qui va se prolonger jusqu’à nos jours. Cette présence muséale a permis de nous familiariser avec le passé de ces villes usines, de toutes pièces créées au 18e siècle, dirigées par des familles princières ou anoblies et centrées sur la production du fer et de l’acier, mais aussi sur l’extraction de minéraux précieux et rares notamment l’or (qui a fait l’objet d’une monographie de Le Play dans les OE, 1855) dont l’extraction est encore en cours aujourd’hui comme nous avons pu le voir sur la route de Laïa en direction de Nijni-Taguil.
 

Les sources littéraires et notamment la littérature régionaliste ont représenté une autre manne d’inspiration et de connaissance du milieu ouralien, tant naturel que social. Nous avons visité la maison de Mamime Sibiriak (1852-1912), écrivain célébré pour son ouvrage Les Millions de Privalov, qui raconte les mœurs des propriétaires la plupart du temps absentéistes et aux intrigues financières douteuses. De même nous avons vu la maison de Paul Bajov (1879-1950) à Sisserte, écrivain régionaliste qui s’inspira de thèmes folkloriques et des contes de l’Oural (« La fleur de Pierre », « La fleur de malachite »). Fort de ce passé réactivé, partout nous avons reçu un accueil dont nous n’avions pas idée. Dans toutes les institutions où nous sommes allés pour raconter notre projet, retourner sur les traces de Le Play, tous ceux que nous avons rencontrés ont plébiscité cette aventure. Ils nous ont donné les mo cvyens de parvenir à nos fins en nous ouvrant les fonds d’archives de bibliothèques privés ou publics sur Le Play et Anatole Demidoff et cela à Ekaterinburg tout comme à Sissert, Laïa, Nijni-Taguil.
 

Concernant les traces que nous avons trouvées, elles sont de natures diverses, écrites, matérielles, symboliques et mémorielles. Leur forme varie, certaines sont visibles et manifestes, d’autres supposent un œil exercé (comme celui de notre guide chercheur Anatoli) pour reconnaître la marque des anciennes fabriques dont ils ne restent que les scories – présence du fer sur le site, marquage de l’usine, reconnaissance du site à partir d’anciennes cartes postales – comme ce fut par exemple le cas à Laïa sur la route de Nijni Taguil.
 

Pour les traces écrites, nous avons retrouvé les lettres de correspondance de Le Play adressées aux directeurs des Mines et des Forges de Nijni-Taguil (notamment Schwechoff avec lequel il eut une correspondance durable), à Anatole Demidoff, aux ingénieurs qualifiés russes ou français, travaillant dans les usines ou les sites d’extraction, ainsi que les notes et rapports adressés aux constructeurs et innovateurs (par exemple avec les Schneider du Creusot) et diplomates. Cette correspondance se tient régulièrement entre 1844 et 1857. Mentionnons aussi les « Mémoires » rédigées par Le Play sur le traitement du fer en acier ou la carbonisation du bois, les plans de machine (machines soufflantes pour les usines de Nijni-Taguil), les notes sur un projet de création d’une nouvelle usine à cuivre à Nijni-Taguil, les rapports d’exploitation des mines et de la gestion des affaires de M. Demidoff, les lettres et notes concernant les œuvres sociales, etc. Tous ces documents dont nous n’avons répertorié qu’une petite fraction sont consignés dans les archives d’État d’Ekaterinbourg, dans le centre Demidoff de Nijni-Taguil (administration des biens Demidov), dans la bibliothèque publique de Nijni-Taguil. Quant aux traces matérielles les plus notables, visibles et manifestes, nous les avons découvertes à Sisserte, mais surtout à Nijni-Taguil. À Sisserte se trouve l’établissement datant de 1817 qui appartenait aux héritiers de Tourtchaninoff (source Kupffer) et que Le Play avait visité en 1844. Cet établissement existe toujours bien qu’abandonné. La nature sauvage y a repris ses droits ce qui n’est pas sans charme. C’est toutefois à Nijni Taguil où nous fûmes le plus impressionnés par la présence de l’usine d’Anatole Demidoff, véritable dinosaure industriel au cœur même de la cité. Les hauts fourneaux sont spectaculaires et dominent le lac à proximité duquel se trouve la maison seigneuriale où le Play fut reçu. Celle-ci est devenue le centre d’administration chargé des mines et des propriétés de Demidoff à des fins de protection et d’ouverture future au public (en vue du développement du tourisme industriel). Aux abords de la maison seigneuriale se trouve la maison en ruine où il a vraisemblablement séjourné lors de son séjour à Nijni-Taguil.
 

Nous comparons nos impressions à celles de Le Play lorsqu’il fut sur ces mêmes lieux. Bien que le monde des Demidoff relève d’une époque passée, nous sommes plus sensibles aux traces bien vivantes du passage de Le Play qu’aux transformations de la ville. Ces villes usines furent créées de toutes pièces et peuplées par une population de paysans et d’ouvriers déplacés (des serfs) pour la plupart venant de la Russie méridionale. Elles se sont édifiées selon un même plan, en aval d’un lac alimenté par des rivières et d’une digue permettant de canaliser l’eau et d’alimenter les usines métallurgiques. Entièrement conçues en vue de la production et des traitements des minerais, les entreprises pratiquaient une politique sociale, de formation, d’éducation, de santé, de logement, en vue d’améliorer les conditions de ses employés et de les rendre plus performants. Les propriétaires de l’usine étaient aussi les maîtres de la ville, ils ne ménageront pas leur effort pour l’équiper des institutions et des établissements indispensables à l’urbanité (théâtre, école, dispensaire, pharmacie, commerces, maisons de pierres luxueuses des marchands et des administrateurs des mines, etc.). Cette structuration des villes est toujours existante. Malgré les multiples changements, notamment d’échelle, cette disposition se retrouve pratiquement dans toutes les villes que nous avons visitées : les rivières, les lacs et à la périphérie des villes, les forêts de bouleaux et de pins cembro, qui constituaient les ressources énergétiques nécessaires à la fabrication de l’acier. L’Oural en arrière-fond de la toile urbaine, montagne magique, cosmique et sauvage est le socle à la fois du développement économique et de l’identité de ces populations minières. Il est un élément ordonnançant le paysage comme la psyché des ouraliens, véritable archive matérielle et mémorielle. Pour les anciens habitants de l’Oural, le centre de l’espace magique était pour eux la montagne représentant la source de vie et l’axe du monde. Les ouraliens gardent encore cette conception concentrique de l’espace avec son centre sacral, La Montagne. Autre élément charpentant du paysage, la rivière, un milieu fétiche et symbolique que l’on retrouve dans la littérature ancienne et contemporaine (voir à ce propos Le géographe a bu son globe de Alexei Ivano, 2003, Fayard) et qui constitue l’axe horizontal visible dans toutes les villes (Issert à Ekaterinbourg, Taguil à Nijni, etc.). Bien que les fonctions assignées aux villes usines aient changé, elles restent pour la plupart toujours tournées vers la métallurgie, minéralogie et la chimie (machine-outil, travail des pierres précieuses, chimie, etc.). Sur le plan urbanistique, on peut y voir l’importance prise par les minerais, l’acier, la fonte dans la construction du bâti et des motifs décoratifs en fer forgé.

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Nijni-Taguil est aujourd’hui une ville de 360.000 habitants, rien n’est tout à fait plus semblable à ce que décrit Le Play. Le lac est aujourd’hui le lieu de promenade et de récréation de la ville d’où l’on peut admirer comme un décor l’immense carcasse de fer de l’usine métallurgique. Toutefois il est facile de s’imaginer le monde de Le Play tant la présence de Demidoff s’y fait sentir. L’usine domine et impose à tout passager sa vision, de même que la maison seigneuriale imposante sur le lac. Le maire lui-même a saisi l’histoire comme une opportunité pour légitimer son pouvoir, il a reconstitué de toute pièce la datcha Demidoff (sa résidence d’été) pour en faire le siège officiel de réception des invités de marque. Les vieilles demeures bien qu’en mauvais état, nous font entrevoir les modes de vie passés. Les travaux de le Play et les lettres de correspondance, conservés dans ce qui fut sans doute la maison de l’intendant Daniloff ainsi qu’à la bibliothèque publique, l’accueil que nous y avons reçu et l’intérêt suscité par nos recherches sur le Play en Oural nous projettent dans un passé qui perdure au présent. (pour un autre lieu d’accueil, il l’a déjà dit au début du texte, ça fait redondant ? insister différemment ?) Nijni-Taguil est une vraie machine à remonter le temps, une ville où le passé est incrusté dans le présent.

Sur la route de Zlatoust, nous faisons halte comme le fit Le Play à Kïchtim où nous visitons la maison seigneuriale de Nikita Demidoff avec son entrée majestueuse, son parc à l’anglaise et ses fontaines sculptées dans le fer emblématique de l’Oural. Nous avons poursuivi notre route pour nous arrêter au village de Mochmet où Le Play fit sa monographie dans les OE sur une famille de Bachkirs. Comme Küpffer, son prédécesseur, il fut très impressionné par la présence d’une population nomade Les Bachkirs aux origines incertaines, une population musulmane et pastorale. L’histoire des Bachkirs nous dit Küpffer est rempli « d’obscurité ». Leur histoire serait contenue dans le récit d’Ibn Foszlan (Xe siècle), ils seraient originaires de Bachgourd, une région située entre Constantinople et la Bulgarie. Küpffer consacre plusieurs pages à leurs mœurs et à leur manière de vivre proche des Tartares et au changement apporté par la découverte à proximité de leurs terres des sables aurifères, de mines de cuivre, de zircon et de topaze. Il rapporte dans son récit de voyage de 1828 que les Bachkirs ont gagné à cet accroissement de la population ouvrière, parce qu’ils trouvent un débouché facile pour les peaux que le bétail fournit et le blé qu’ils cultivent. Le Play dans sa correspondance fait une description colorée et vivante de cette population qui a conservé son caractère rural et pastoral dans une région dominée par l’extraction des minerais et où l’agriculture est quasiment absente à l’exception des jardins vivriers des ouvriers des mines.

Le Play est conquis par l’organisation sociale des Bachkirs qui malgré l’industrialisation forcée a su maintenir ses mœurs tout en profitant des apports de l’industrie, notamment en se faisant les convoyeurs et les transporteurs des produits générés par l’exploitation des mines. Le rêve des Bachkirs comme il le dit est de posséder plusieurs chevaux et juments. Dans sa monographie des Ouvriers européens (1855) il détaillera avec une précision ethnographique leurs modes de vie partagés entre activité agricole et manufacturière. De ces modes de vie, nous constatons que ce qui fut au centre de l’activité, à savoir le pastoralisme et les pratiques d’estives, rythmant la vie sociale et son organisation comme un chronomètre, ont disparu. Mais cependant, à la différence de tous les lieux parcourus, nous avons pu voir la présence de chevaux et de juments ainsi que celles des bottes de foin qui témoignent encore d’une activité agricole orientée principalement vers l’élevage.

Au terme de notre voyage, à Zlatooust nous avons été reçus par deux directeurs de coutellerie dont la fabrique porte à la fois sur des objets de prestige et domestiques. Reproduisant l’ancien savoir des maîtres couteliers, les ouvriers, dans de petits ateliers, travaillent l’acier pour fabriquer sabres et couteaux dans le style ancien de Damas qu’ils exportent en Russie et dans les pays-frontière. À la production, s’est adjoint une activité privée muséale où sont exposés les chefs d’œuvres des arts de la guerre, sabre, couteau, revolver et gravure sur acier, une spécificité de Zlatooust, poursuivant ainsi sa vocation de fournitures d’armes et couteaux de prestige et d’ornement, comme cela le fut du temps de le Play, pour les sabres de l’armée du tsar.

Cette tradition depuis quelques années est revivifiée grâce à l’initiative de managers qui ont restauré les propriétés des maîtres de forge et mobilisé les savoir-faire de la région pour reproduire le plus fidèlement possible le style de Damas en s’appuyant sur un réseau de maître-coutelier et créant un partenariat avec la coutellerie Thiernoise. De nos jours plus de 130 compagnies existent à Zlatooust, organisées sous forme de guildes. Dans ce même musée régional, nous sommes attirés par la carte de l’arrondissement de Zlatooust représentant les lieux d’extraction des pierres précieuses or, cuivre, argent, etc., qui ont fait la fortune de Zlatooust et sur lesquels aujourd’hui reposent la production de couteaux incrustés de pierres précieuses. Sur le chemin du retour, nous passons par Miansk, autre haut lieu de la métallurgie où nous montons sur la tour Neviansk, véritable observatoire qui permettait de se protéger des invasions, mais aussi des révoltes des Bachkirs puis devenu un panoptique permettant de surveiller le personnel des usines métallurgiques situées au pied de la tour. À son sommet, on peut contempler le lac, réservoir autrefois de l’énergie hydraulique indispensable au fonctionnement des machines. Nous admirons les cloches de fonte de la tour, l’ingéniosité du mécanisme horloger et la structure métallique de la charpente. Nous quittons Miansk. De retour à Ekaterinbourg nous tentons de rencontrer le Consul de France pour lui faire part de notre voyage. Fin de non-recevoir. Trouvant porte close nous lui envoyons une lettre par la poste pour lui signifier l’importance de le Play dans l’histoire économique et industrielle, sociale et diplomatique de l’Oural, dans celui de l’imaginaire et la mémoire des élites de l’Oural (élus, chercheurs, conservateurs chefs d’entreprise). Nous pensions qu’il pouvait y trouver un intérêt diplomatique et peut-être nous confier une mission future. Notre lettre restera sans réponse.



Notes

[58] 
Outre la dimension technique de l’expertise, Le Play a profité de ce voyage pour exercer son talent d’observateur social et d’enquêteur qui s’est conclu par trois monographies consacrées à l’Oural et publié dans les OE (Les Ouvriers européens, 1855) : « Bachkirs, pasteurs semi-nomades du versant asiatique de l’Oural » (du village de Mochmet, monographie avec A. De.Saint-Léger), « Forgeron et Charbonnier des usines à fer de l’Oural » (au nord d’Ekaterinburg, avec la collaboration de Damiloff), « Charpentier et Marchand de Grains des Laveries d’Or de l’Oural » (au nord d’Ekaterinbourg avec la collaboration de R. »Riaboff). Disposant des informations concernant la correspondance de Le Play à sa femme où il rend compte de ses deux voyages en Oural (publié par son fils Albert Le »Play « Voyages en Europe, 1829-1854, Extraits de sa correspondance », 1899), celles-ci complétées par les monographies, nous avons pu reconstituer ses itinéraires ouraliens et la géographie des lieux de ses visites aux usines métallurgiques et de ses enquêtes monographiques. Fort de ces données, nous avons refait en partie le voyage ouralien de Le Play, soit 172 ans plus tard. (Voir carte établi par A.Savoye, en vert le voyage de 1844, jaune de 1853 et rouge la chaine ou ligne de faille de l’Oural.)