Traces industrielles par les pionniers
de la photographie

Samuel Morin

 

 

Les débuts de la photographie, que l’historiographie fixe à 1839 avec la diffusion universelle du daguerréotype, ont principalement immortalisé personnalités et anonymes d’une certaine aisance financière, paysages aux physionomies différentes de ceux de nos jours, monuments et édifices en construction ou bien disparus depuis. Éléments figés ou qui pouvaient rester immobiles, ils étaient particulièrement adaptés au huitième art qui nécessitait, dans ses premières décennies, de longs temps de pose. L’apparence de certaines constructions aujourd’hui disparues nous est ainsi connue par ce média révolutionnaire. Mais les débuts de la photographie conservèrent aussi la trace d’activités artisanales et industrielles d’un XIXe siècle en pleine mutation.

Les ruines n’ont pas attendu l’apparition de la photographie pour être immortalisées. Au fil des siècles, les artistes se plurent à les représenter. À la manière d’Hubert Robert (1733-1808), elles servirent bien souvent de cadre à des scènes mythologiques. Avec les Romantiques au XIXe siècle, elles constituèrent le support de l’exaltation des sentiments de nostalgie et de regret du temps qui passe. Toutefois, au-delà de ces lectures artistiques de vestiges architecturaux où la fidélité de représentation n’était pas le premier souci des artistes paysagistes, d’autres se livrèrent à des relevés graphiques de plus grande précision. Accompagnant le mouvement de prise de conscience patrimoniale qui naquit au XIXe siècle, ils réalisèrent des relevés de ruines selon des perspectives d’inventaires, commandés par les institutions patrimoniales nationales et les sociétés savantes naissantes. En Haute-Marne, François-Alexandre Pernot (1793-1865) croqua de nombreux sites, au cours de ce qu’il appelait « courses pittoresques ». Il fut ainsi le premier à dessiner les ruines de l’abbaye cistercienne de Morimond, en 1816. L’artiste originaire de Wassy obéissait à deux motivations : la volonté de saisir la disposition des lieux en vue de retravailler tel ou tel site en atelier, à des fins artistiques, et l’idée de conserver la trace de constructions engagées dans un processus de disparition. Cette approche, qu’on pourrait qualifier de « photographique », l’accompagna sa vie durant. Il l’appliqua à Paris avec les monuments appelés à être démolis devant les transformations urbanistiques de la capitale impulsées par le préfet Rambuteau, ainsi que dans un important travail de collecte par le dessin des trésors des cathédrales, tâche qu’il n’acheva d’ailleurs pas, la mort l’en privant [38]. Néanmoins, Pernot ne se cantonna pas aux édifices patrimoniaux, il n’hésita pas à fixer sur le papier des constructions vernaculaires, du type petites industries rurales. Des forges et des tuileries à Cirey-sur-Blaise en 1824, un four à chaux près de Wassy, une maisonnette de la scierie à vapeur des bois du Pont-Varin en 1861, un moulin à Rouvroy, des bâtiments de la forge du Closmortier à Saint-Dizier, une chambre à four à la Grange au Rupt en 1862… autant de témoignages graphiques d’une économie locale et domestique bien fragile face à la modernité galopante du XIXe siècle [39]. Mais il fut souvent reproché à Pernot son manque de fidélité avec le sujet représenté [40]. En bref, il prenait quelques libertés avec la réalité, cédant à des compromis artistiques. Avant d’être archéologue, il restait avant tout artiste-peintre.

Un autre dessinateur de talent fit de nombreux relevés d’édifices en Haute-Marne. Sur la commande de la Société historique et archéo-logique de Langres, l’architecte Émile Sagot (1805-1888) produisit un nombre pléthorique de dessins de monuments en vue d’un Répertoire archéologique de la Haute-Marne qui ne vit jamais le jour[41]. Toutefois, il se concentra particulièrement sur les édifices religieux et n’aborda jamais les monuments profanes. Si l’exactitude de ses dessins n’est guère discutable, ils concernent néanmoins avant tout des monuments en élévation et non à l’état de ruines.

Quoi qu’il en soit, les photographes vinrent concurrencer et bientôt supplanter ces dessinateurs et autres paysagistes, comme ils privèrent également de travail les portraitistes. En 1865, année de la disparition de Pernot, un ami, L. Duplat, se lamentait auprès de lui, dans une missive conservée en collection particulière, que « La fontographie [sic] remplace la gravure, entrain de rendre le dernier soupire [sic] ». Tels des artistes vieillissants, ils apparaissaient dépassés par les remous de la jeunesse et du progrès…

En raison des temps de pose extrêmement longs, les ruines, immobiles, et dont le temps de décomposition était incommensurablement supérieur à celui de pose de l’appareil, se prêtaient parfaitement à la photographie. Contrairement à un drapeau bougeant avec le vent ou à des animaux paissant, ne se souciant guère du photographe, les ruines, elles, ne cillaient pas et se laissaient capturer. Ces éléments du paysage, morts, inhabités, constituaient donc un parfait terrain d’expérimentation. Il est d’ailleurs patent de remarquer l’absence quasiment systématique de personnes sur les premières vues de monuments, leur présence ponctuelle se transformant bien souvent en un amas un peu flou et informe, laissant entendre qu’elles ne surent pas tenir la pose correctement.

À l’honneur de trois expositions de grande envergure entre 2019 et 2021 (au Metropolitan Museum of Art de New York, au Musée d’Art et d’Histoire de Langres et au Musée d’Orsay à Paris), le Langrois Joseph Philibert Girault de Prangey (1804-1892) se pose désormais comme le photographe haut-marnais primitif incontournable. Maniant aussi bien le crayon que le daguerréotype, il est principalement connu pour le matériau qu’il a ramené de deux grands voyages en Méditerranée, photographies et dessins en tête. Mais celui qui se fit bâtir une villa orientalisante près de Courcelles-Val-d’Esnoms ne s’attacha essentiellement qu’au grand patrimoine bâti – comme la porte gallo-romaine de Langres ou la cathédrale Notre-Dame de Paris avant les transformations de Viollet-le-Duc – ainsi qu’aux sites antiques, principalement au Moyen-Orient, au cours d’un classique « Grand Tour » l’emmenant de l’Italie à l’Égypte en 1842-1844. Mais ce pionnier du daguerréotype ne semble pas s’être intéressé aux activités industrielles de son temps.

C’est un autre Langrois qui mérite d’être cité ici, moins connu, mais en cours de redécouverte. Victor Petit (1824-1904), premier photographe à ouvrir un atelier permanent en Haute-Marne en 1855, ami de Girault de Prangey [42], sillonna pendant une quarantaine d’années le département, en quête de sites à immortaliser. De la construction du viaduc ferroviaire de Chaumont en 1856 à la colline déserte des Fourches à Langres, avant l’édification de la chapelle Notre-Dame-de-la-Délivrance en 1873, Petit conserva la trace de sites en pleine mutation ou d’événements éphémères. Ce qui nous est parvenu de son œuvre ne touche néanmoins que peu aux activités artisanales et industrielles. Citons toutefois les expositions industrielles de Saint-Dizier en 1860 et de Chaumont en 1865, auxquelles il participa comme exposant et dont il immortalisa divers ensembles relevant de la métallurgie, ainsi que l’atelier d’un charron à Langres en 1859 (Arch. dép. Haute-Marne, 1 Fi 2607). Dans un amas de roues de tout format, le charron et ses ouvriers posent, sur le pas de l’atelier, devant l’objectif de Petit. Métier courant pour l’époque, le charronnage aurait pu ne pas intéresser le photographe. Mais faisant preuve d’une grande curiosité, surtout à la toute fin de la décennie 1850, Petit jugea que ce quasi-voisin – la maison de son père n’était pas loin – valait bien une prise de vue.

Dans cette période pionnière, des épreuves photographiques témoignent à leur manière de l’importante activité métallurgique, particulièrement en Haute-Marne. Vers 1865, une vue prise depuis le site de l’ancien château de Joinville, attribuée à deux Troyens, les frères Jules et Gustave Haudot, nous montre une vallée de la Marne méconnaissable (Arch. dép. Haute-Marne, 6 Fi 349). Déboisés à blanc, les coteaux se présentent au regard contemporain, complètement nus, dépouillés. Aucun arbre ne surplombe la vallée. Trace – ou plutôt anti-trace – de l’activité métallurgique omniprésente dans les environs : les besoins en bois étaient tels que tout arbre à proximité fut converti en charbon de bois. La lecture lunaire qu’on peut faire de ce cliché nous rappelle que la Haute-Marne, si riche en bois, n’a pas toujours eu l’important espace forestier qu’on lui connaît aujourd’hui…

Parfois, l’opérateur n’est pas connu, mais le cliché est significatif. Pas de fondeurs en action, pas d’ouvriers au travail, mais des scènes statiques, à l’instar d’une vue des forges d’Eurville (Arch. dép. Haute-Marne, 6 Fi 330). Ce cliché appartenait à la collection iconographique de Jules Barotte (1824-1878), érudit et co-auteur, avec Ernest Royer, maître de forges à Cirey-sur-Blaise, de la Carte géologique de la Haute-Marne. Le natif de Brachay a certainement expressément commandité cette prise de vue, au même titre que d’autres photographies du nord de la Haute-Marne, plus patrimoniales (églises, châteaux…) [43]. Daté, par recoupement, du milieu de la décennie 1860, le cliché de l’usine de Nicolas Bonnor nous montre des stocks de fers ronds en botte circulaire et autres fers laminés. Les forges nous y paraissent figées, comme à l’arrêt, ses ouvriers en chemise posant pour le photographe. Enfin, presque à l’arrêt, dirons-nous, car l’apparence fantomatique de la plupart des forgerons suggère qu’ils ne sont pas restés tout le temps de la pose. L’épreuve témoigne dès lors de la vie de la forge…

 
 
 
 
 
 
 
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FIGURE 1

 

À Auberive, dans la futaie du Charroy, le 30 janvier 1870, les charbonniers, eux, se sont totalement arrêtés de travailler devant l’objectif stéréoscopique de Pierre Albert Ronot (1846-1928) (Musées de Langres, fonds Cathelat, inv. 2001.1.120). Le photographe amateur précise, par une inscription directement portée dans la couche sensible, qu’ils ont posé pendant 5 minutes, par « un vent d’est, froid de 12° ». Il valait donc mieux adopter une attitude décontractée, posté contre un arbre ou assis sur le tas de bois. Telle la pause entre deux tâches de deux habitants de la forêt, la photographie nous montre leur hutte ainsi que les bois débités, préparés, qui deviendront charbon de bois… Par opposition avec des confrères professionnels dont la finalité est parfois de vendre, Ronot photographia, en tant qu’amateur, autant des portraits que des monuments, s’attachant à des aspects quasi-ethnographiques. Qualifié de photographe de la tradition, son attention se porta bien souvent sur les gens du peuple et leurs métiers : forestier, paysan, cantonnier, bûcheron, braconnier… Il s’intéressa aussi précocement aux installations artisanales et industrielles, photographiant par exemple le 7 juin 1875 les roues à aubes du moulin-papeterie de Melville à Saint-Martin-lès-Langres [44]. Déshumanisée, cette scène montre au premier abord l’usine constituée de bâtiments en pierre à l’arrêt. Mais un examen plus détaillé indique qu’au moins une des roues à aubes est en mouvement, tout comme l’eau du bief…


 

 
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FIGURE 2

 

Au sein de la collection de plaques de verre déposée par les Capucins de Reclancourt, faubourg de Chaumont, aux Archives départementales de la Haute-Marne, figure un cliché du site de l’ancienne abbaye de Morimond (7 Fi 102). Il date de 1889, par analogie avec l’année qui apparaît sur d’autres plaques de la série, à savoir des essais agronomiques de Paul Voillemier, de la ferme de Reclancourt, datés d’août 1889. Vue lointaine du site, dans laquelle on identifie, outre des prés dans lesquels semblent paître des moutons, la bibliothèque et la porterie de l’abbaye, elle figure également des bâtiments industriels. Toutefois, contrairement à d’autres clichés bien plus explicites, l’interprétation de ceux-ci est impossible sans connaître la légende associée. En effet, vues de loin, les constructions prennent l’apparence de simples bâtiments agricoles. Ainsi, les photographies anciennes non identifiées posent non seulement des difficultés de localisation, on s’en doute, mais également d’identification fonctionnelle des sites ou bâtiments reproduits. Dès lors, la vérité historique peut facilement le céder à l’imagination de chacun…

La photographie ancienne a permis de fixer à un moment T l’état de sites et de ruines, plus objectivement que ne pouvait le faire le dessin. Elle figea des édifices dans un état transitoire, momentané, éphémère, qu’ils disparurent par la suite en raison des injures du temps ou qu’ils furent restaurés par l’homme. Rarement, néanmoins, elle retint l’image d’activités artisanales et industrielles et de paysages associés. Certes, le nombre de photographies de la période des primitifs qui nous sont parvenues n’est pas pléthorique. Il ne rend donc probablement pas compte de la proportion des sites industriels. Mais les premiers photographes produisirent essentiellement des vues de beaux monuments qu’ils pouvaient ensuite vendre. De plus, en attendant les perfectionnements du troisième quart du XIXe siècle – photographie à la lumière artificielle, invention du négatif au gélatino-bromure d’argent, permettant la prise de vue instantanée… – les contraintes de la photographie ancienne ne se prêtaient pas aux scènes de vie et de travail. Certains opérateurs s’y essayèrent toutefois, sur commande ou suivant des logiques ethnographiques. Ils transmirent à la postérité des clichés représentant des paysages et sites à caractères industriels, à tout le moins anthropisés à des fins économiques, et qui ont fortement été transformés depuis.

Le photographe primitif, qui fait prendre la pose, qui met en pause telle ou telle activité, induit déjà une lecture particulière du paysage dont il prend un cliché. Pratiquement incapable jusqu’au début de la décennie 1880 de saisir l’instantané, il est contraint de l’immobiliser, de le figer… de laisser sa trace pour la postérité.

 

Notes

[38] Samuel Mourin, « François-Alexandre Pernot “collectionneur” ou l’accumulation comme construction de la reconnaissance », Les Cahiers haut-marnais, n°279, 2015/4, p. 28-36.

[39] Hélène Billat, « Pernot, un peintre “historien du patrimoine” », dans G. Viard, H. Billat, S. Mourin et C. Serrano, La Haute-Marne intime de François-Alexandre Pernot, Chaumont, Le Pythagore, 2012, p. 137-139.

[40] Philippe Dautrey, « Pernot, archéologue : sa collaboration au Comité Historique des Arts et des Monuments », Cahiers haut-marnais, n°104, 1er tr. 1971, p. 57-58.

[41] Denis Cailleaux, « Le “dessin archéologique” au temps des antiquaires : François-Alexandre Pernot et Émile Sagot », dans Sur les traces des troubadours, La Haute-Marne et son patrimoine au XIXe siècle, Paris, Somogy, 2002, p. 41-46.

[42] Samuel Mourin, « Victor Petit et Joseph Philibert Girault de Prangey, une amitié photographique ? », dans Olivier Caumont (dir.), Joseph Philibert Girault de Prangey (1804-1892), Mille et un Orients, Ville de Langres/Serge Domini éditeur, 2020, p. 48-55.

[43] Cf. Samuel Mourin (dir.), La Haute-Marne vue par les premiers photographes, 1850-1880, Chaumont, Conseil départemental de la Haute-Marne, 2019.

[44] Olivier et Sabine Caumont, « Pierre Albert Ronot (1846-1928), un photographe amateur à Auberive », dans La Haute-Marne vue… op. cit., p. 144-145.