Phénomènes de rémanence

Jacques Grison

 

 

… je ne sais pas si en français le mot rémanence existe,
mais il traduit fort bien ce que je veux dire,
que l’âme est un suppôt,
non un dépôt, mais un suppôt,
ce qui toujours se relève et se soulève
de ce qui d’autrefois a voulu subsister,
je voudrais dire rémaner,
demeurer pour ré-émaner,
émaner en gardant tout son reste,
être le reste qui va remonter.

Antonin Artaud (Xi, 194).

Il y a une dizaine d’années, au cours de mon travail photographique Devant Verdun, j’ai pris conscience qu’un petit nombre « d’images » de paysages de mon enfance, une douzaine environ, autant que j’ai pu les répertorier précisément, apparaissaient assez fréquemment dans mon cinéma nocturne, sans crier gare, sans analogie ou association identifiables. Elles étaient fixes comme des photographies, en noir et blanc. Ce petit corpus ne se manifestait jamais dans son intégralité, l’apparition d’une image semblait en convoquer une seconde, au plus une troisième, avant de disparaître. Mais chaque image distincte était très identique dans sa manifestation à la fois précédente.

Je n’ai aucun doute sur leurs origines réelles. Je lance une opération d’inventaire, j’établis une liste et je pars à la recherche des sites où j’espère les retrouver. Que sont-ils devenus ? Sont-ils conformes à mes visions ? Contre toute attente, cette étape fut simple et rapide. À l’exception d’un ancien entrepôt en bois, démoli peu avant ma recherche, et d’une sculpture que je cherchais avec ma taille d’adulte et qui avait été enregistrée à hauteur du regard de l’enfant que j’étais et que j’ai enfin ré-identifiée à quatre pattes, j’ai retrouvé onze des douze lieux assez facilement. Une fois les points de vue retrouvés lors de mes songes, les images sont là. Je peux photographier, reproduire mes images mentales persistantes. Tout semble intact, le réel retrouvé coïncide aux apparitions, je peux, comme le dit Chris Marker, « me promener dans un paysage d’enfance »[37].

J’ai présenté ces onze photographies dans l’exposition Devant Verdun, en 2016, à Verdun.

Pourquoi ces images se sont maintenues avec une telle permanence dans ma mémoire durant plus de 40 ans ? Elles sont certes associées à des souvenirs, mais à des souvenirs ordinaires, de paysages, de décors, sans événement remarquable, acquis lors de visites, promenades ou activités diverses. Leur seul signe remarquable : elles sont toutes liées à la Première Guerre mondiale. Mais devant Verdun, n’est-ce pas très banal et quasiment inévitable ?

Par quelles associations « souterraines » se sont-elles imposées à ma mémoire sans que je n’aie jamais cherché à les convoquer, consciemment en tous cas ?

Au milieu des préparatifs de l’exposition, il me semble parfois que ces images, et d’autres sans doute, ont travaillé à mon insu, à la préparation de mes projets. Projets issus probablement de lentes et énigmatiques infusions constituées de traces et d’empreintes à la fois mnésiques et réelles. On pourrait arguer que l’imagination n’a rien à voir dans cette aventure puisque je peux affirmer avoir « parfaitement reproduit » mes images mentales. Mais puis-je aussi affirmer que ce n’est pas l’imagination qui a aidé à faire coïncider le réel avec la rémanence ? Non. La mémoire n’est pas une archive passive et figée, elle est le fruit d’une reconstruction permanente puisant dans des temporalités qui nous échappent. Les deux seules certitudes sont l’existence des objets et paysages durant le temps de la prise de vue photographique, et qu’ils ont été retrouvés dans l’expression d’un phénomène de rémanence.

Phénomène étrange, depuis que j’ai réalisé ces photographies et que je les ai exposées, elles ne se sont plus jamais manifestées dans mes songes, en tout cas pour l’instant.

Sans doute ai-je opéré un transfert « d’archives », le dépôt d’une image mentale sur un papier photographique, avec la garantie cette fois d’une persistance matérialisée qui aurait ainsi libéré ma mémoire d’une nécessité inconsciente d’en conserver la trace.

Il apparaît que ce n’est pas nécessairement l’objet ou le paysage qui est marquant, mais ce qu’il contient de rémanent et qui sédimente en nous, malgré nous. « La puissance énigmatique des traces et des empreintes » comme le suggère Henri-Pierre Jeudy.

Peut-il s’agir d’un retour de l’imaginaire nourri par notre singulière et intime relation à cette terre martyrisée, portant encore les dépouilles de plus de cinquante mille hommes ? Enfants, nous jouions à la guerre sur ce Champ de bataille qui est aussi celui de nos grands-pères, en toute insouciance, libres de tout récit, sans connaissance de l’histoire. Nous avons « seulement » ressenti que quelque chose s’était passé. Nous en avons certainement perçu et gardé en nous la gravité puisqu’il nous est nécessaire d’y revenir et d’accomplir un travail de mémoire et d’archive pour nous en libérer.

 
 
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Notes

[37] Chris Marker, Un dimanche à Pékin, court métrage de 22 mn, 1956.