Devant ce qui se donne

Emmanuel Tugny

Bernadette Février (dessins)

 

 

Sur la mer, que j’aimais comme
si elle eût dû me laver d’une souillure
je voyais se lever la croix consolatrice.

Rimbaud, Une Saison en Enfer

La trace est extraction, elle est ce que je tire de l’unité des choses pour désigner non pas au premier chef une présence, mais l’absence de ce que je tire, de ce que je j’extrais, de ce que j’abstrais, avec la trace, à l’unité des choses.

Le signe désigne l’absence de ce qu’il nomme, la trace rompt l’unité du plan pour renvoyer à un manque du plan.

La trace pose nécessité d’un ajout, elle contrevient à la plénitude au motif d’une souveraineté où elle se trouve prise et celée comme image ou d’une perfectibilité du plein sise en celui qui y promène le pas, le regard ou l’idée.

La trace ne gît pas en les choses, elle est ce minerai que j’y « invente », ce que j’y trouve ou ce que j’y retrouve. C’est-à-dire qu’elle est ce que j’y ajoute, l’ayant porté au jour par extraction au contentement de soi du monde en tant qu’image ou ce qu’y ajoute et qu’y en était l’absent, tiré des choses qu’en l’esprit j’avais en présence face au monde qui est « tout à l’exception de ce que je ne suis point ».

Voici des oiseaux à qui manque un temple et mon pituus, outre leur trace, leur aménage un temple. Voici des oiseaux à qui manque un vol et voici qu’une ratio opère qui, par « invention » de traces, par extraction de persistances ou de rythmes dans le temple, extrait de l’unité factice du temple ce vol qui dit au premier chef l’absence du vol et la désolation de celui qui l’a vu mourir au présent du regard.

La trace, c’est le silence, le grand silence du monde content, et c’est l’essai ténu de la signifier par l’extraction farouche d’une exception tremblée à l’étrange inquiétude de l’être devant le contentement.

C’est tout à fait comme s’il fallait de l’absence au voyant pour voir ce qui est tout entier tout entièrement…

Je me nomme, j’ai ma griffe, je suis exception à ce qui, vent debout, se présente sans manque : je suis ma désolation.

Je ne vois au désert, à la nuit, que ce qui me nomme somme de mes chères absences, je suis tout entier ces absences où je suis.

Je suis tout entier l’absence tracée par ce que je trace.

Ma recherche est sans objet qui soit au-delà de ma recherche : ma proie dans le monde, c’est le désir éperdu qu’il soit au monde du monde absenté.

Je trace et je dis, en traçant, la solitude de ce geste qui veut être l’absence au monde du monde, lors même que c’est là

J’avais le plain-chant du monde, j’y griffe un caquètement, une digue, un bocage…

J’avais toute chose et voici que quelque chose manque à toute chose.

Voici que rien n’est rien et que se légitiment mon chemin et son cheminement.

Voici qu’au monde je ne suis pas au monde puisque c’est ce que dit ma trace.

Voici que le monde est la portée à quoi manque l’air, le poème à quoi manque la voix, la toile avide de son trait.

Voici que le monde s’invente depuis l’absence, ce monde qui est, qui est en plénitude.

Et plus je trace et plus échappe, pour que soit un désir, pour qu’un regard porte, cela qui est sans objet.

Or, voici que je nais d’une absence, devant ce qui se donne…

 

 

 

 

Bernadette Février, « Tracés calligraphiques sur calque (circa 27 / 34 cm) »