NOTULES

 

 

A) QUE LES TRACES FONT RÊVER


JOSEPH PACINI

« La terre est bleue comme une orange » [30] écrivait Paul Eluard, soulignant ainsi le lien fusionnel entre l’imaginaire et la perception de la réalité. Nomades, sédentaires, les hommes n’ont cessé de vouloir s’approprier l’inconnu de l’espace flotté dans le déroulement du temps.

Les diverses civilisations ont envahi les moindres recoins de la terre ; elles ont conquis, tracé et délimité leur territoire afin de pourvoir à la nourriture, habiter, se protéger, faire société, combler le vide angoissant de l’inconnu et tenter d’aller au-delà des frontières établies pour donner corps au rêve d’un Eden[31] d’avant la mémoire.

La Terre est devenue terre-objet, terre matière que la raison des mots décrit : quatre éléments fondamentaux, ensemble de composants avec roche, pierre, sable, limon, argile, territoire naturel, territoire humanisé, lieu habité, patrimoine, racine surface occupée par des paysages, que la dimension de l’imaginaire métamorphose pour donner corps au rêve.

Comme les animaux, les hommes définissent et s’approprient un territoire qu’ils arrachent à l’Espace. Naissent alors des espèces d’espace[32], des paysages décors qui portent traces de leur vie. Ils développent les activités, tirent profit des techniques des nouvelles technologies ; ils expérimentent la matière et les éléments : toute une vie pour concevoir l’espace-temps avec le secret désir de le maîtriser et de l’abolir…

Les ressources de la planète sont-elles inépuisables ? C’est sans compter que les civilisations les exploitent. Contraintes de justifier tout à coup le bien-fondé du progrès des peuples par l’économie, le bien-être et la richesse, elles imposent des paysages fruits de leur imaginaire, dévoreurs d’espace (urbains, péri-urbains…) et fruits de l’irrépressible mégalomanie des hommes qui absorbe les écosystèmes et les agro systèmes (espaces naturels, paysages agraires environnants) pour les adapter au geste et à la parole[33] d’aujourd’hui.

Ces nouveaux paysages s’agrandissent, concentrent l’habitat, dispersent les activités socio-économiques et soumettent les populations à la mobilité parfois éprouvante qui donne à percevoir une nette accélération du temps. Le local y perd son identité. Ces tendances et orientations mettent au défi les générations à venir de pouvoir préserver et restaurer la biodiversité. Certes, des lieux naturels sont créés pour être des régulateurs d’équilibre face à une réalité qui met de plus en plus en jeu la santé mentale et physique de l’humain. Ces lieux-espaces s’avèrent nécessaires, car ils permettent aussi de lire les changements profonds, que l’écriture des paysages par l’homme inflige, en raturant et bouleversant le texte initial écrit par la Terre dans le mouvement de l’Univers.

Lire les paysages, c’est à la fois percevoir l’écriture naturelle sauvage de la terre et interpréter les écritures raisonnées et culturelles que laissent derrière eux les hommes. Ces écritures-traces veulent affirmer l’efficacité de leur pensée et la manière de donner forme à leur quête de sens. Le chevauchement de ces deux écritures peut-il permettre aux générations à venir une lisibilité pour entrer pleinement dans le roman que la Terre continue à écrire… Pourront-elles trouver l’harmonie espace-temps, écosystème-homme, paysage-objet, esprit-paysage, pour vivre ?

Seules les traces font rêver.

« Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. » [34] Cette citation nous invite à nous interroger sur les paysages-traces nés de la créativité poétique sans bornes de la nature. Paysages naturels et somptueux, ils jalonnent l’espace de bornes milliaires, auxquelles se réfèrent les paysages oniriques du parcours et des activités humaines. Quelle secrète alchimie du mystère se joue entre l’homme et l’espace jusque dans les profondeurs de la fertilité de la terre ? Quel frisson de sentir que l’on peut apparemment détourner la loi naturelle au profit du pouvoir et du rêve ! Quel sursaut d’énergie peut ainsi mettre l’accent sur l’irrépressible besoin de donner forme et matière à une abstraction qui nous angoisse ?

Il n’est pas de jour que nous ne prenions conscience de l’histoire, des essais, des surprises, des poèmes (reflets intérieurs de l’humain) que la terre depuis la nuit des temps écrit de saison en saison. Nous pouvons lire à même les roches les convulsions, parfois terribles, que le temps déforme et efface à son gré par l’érosion. Montagnes, pierres… « Les pierres portent sur elles la torsion de l’espace comme le stigmate de leur terrible chute. Elles sont d’avant l’homme. Elles ne perpétuent que leur propre mémoire… » [35]

Une autre dimension du temps apparaît, celle de la métamorphose des roches qui contribue à la forme des paysages, qui font rêver visiteurs et touristes la saison venue et qui stimulent aussi l’énergie des jeunes en mal d’aventure, qui trouvent dans les cadres naturels la force de l’utopie pour donner sens à leur rêve d’humanité. Ce rêve affronte les territoires, les paysages, dans lesquels les traces et les reflets identitaires d’une civilisation paysanne affleurent encore.

Lire ces paysages, c’est évidemment y débusquer l’histoire des hommes, des civilisations et déchiffrer leur mémoire engluée de rêves contenus et contraints par les lois de la nature. Les continents, les îles, les mers, les océans, les terres, les végétaux, les hasards atmosphériques, le feu, l’air, l’eau, les éléments jouent au jeu des rêves-reflets de la matière et ne cessent d’interpeller les imaginaires…

 

 

B) CONSIDÉRATIONS SUR LES TRACES NUMÉRIQUES


HENRI-PIERRE JEUDY

 

La présence numérique finit-elle par l’emporter sur notre présence existentielle ? Devenue une obsession collective et individuelle dans la vie quotidienne, l’accumulation des traces numériques, leur distribution, façonnent un type d’identité également numérique. Notre « visibilité en ligne » se fonde sur des traces de navigation, de connexion qui nous donnent en retour des images de nous-mêmes. Traçabilité, profilage, e-réputation, tracking… tout ce vocabulaire désigne la production et l’organisation des informations qu’un dispositif numérique enregistre sur l’identité de ses utilisateurs. Pareilles images offertes en miroir de soi à un public virtuel ne semblent-elles pas inconsistantes ? Tout ce qui est ainsi dévoilé dans la « stratégie des plateformes » ne cache plus aucun secret : la trace dit ce qui est en s’associant à d’autres. Elle a une fonction d’emblée utilitaire, elle soutient la croyance absolue en l’exercice de la « liberté d’être » par la communication.

Au retour d’un enterrement, un homme dans un café racontait qu’à la fin de la cérémonie, la sonnerie inattendue d’un portable avait provoqué un instant d’affolement. Quelques personnes recueillies autour du défunt avaient cherché dans leur poche ou dans leur sac si ce n’était point leur appareil, elles s’aperçurent aussitôt que l’appel venait du cercueil qui allait être recouvert de terre. Ainsi, les traces numériques continuaient à agir après la mort… Et cette évidence confirmait que rien – hormis la panne de réseau ou d’électricité – ne pourrait interrompre leur présence. Tant que leur fonction restera alimentée par un circuit électrique, les traces numériques d’un individu survivront à sa mort.

L’acte de publication en ligne se traduit par l’inscription immédiate de traces qui « vont rester » comme si notre « présence numérique » était elle-même destinée à s’éterniser. Au fond l’image de « ma » vie se forge « en dehors de moi » dans l’élaboration d’une constellation de traces que j’oublie en majeure partie, comme si ma mémoire – toujours « en dehors de moi » – se gonflait en épousant un destin par accumulation de données. Il n’est pas difficile alors de faire accepter le pass-Culture qui vient symboliser l’accession de tous à la culture à partir d’une « banque de données » standard capable d’intégrer tous les indices de singularité. Après le pass-sanitaire, le pass-Culture complète l’identité numérique en imposant un raffinement des goûts par accumulation des traces de choix… Non seulement la « vie culturelle » est déjà programmée pour chacun, mais son anticipation se réalise aussi par la mémorisation automatique des options prises au fil du temps. Cette hypermnésie des traces numériques ne sert-elle pas de machine mentale à supprimer l’incongru ou l’inattendu ?

Les traces comme « les mots ont besoin d’une certaine ignorance pour garder leur pouvoir de révélation. » [36] Mais la particularité de la trace numérique est d’annuler le processus habituel de la représentation et donc de supprimer toute profondeur de champ dans les modes d’appréhension de la réalité du monde. « Notre » présence numérique peut bien être consciente, assumée, dans l’espace public, dans les réseaux sociaux, elle ne sera pas pour autant « existentielle », elle restera le fruit de la connexion répétée entre les différents sites sur lesquels nous naviguons. « Le regroupement constant des traces » devient une machine infernale.

La trace numérique peut provoquer une phobie du contrôle parce qu’elle suppose la certitude qu’on est suivi et que, où qu’on aille, on nous retrouvera. Ainsi la traçabilité impose à l’esprit cette idée que plus rien, absolument rien n’est en mesure de s’effacer. Je suis contraint de me persuader que si j’existe, c’est pour l’unique raison que je ne cesse jamais de laisser des traces et que celles-ci finiront toujours par me poursuivre. Tout le mystère de la trace mnésique s’évanouit dans le stockage illimité des traces numériques qui permet le tracking.

Si on considère que la vue des traces, dans la vie quotidienne, apparaît comme une révélation de l’intimité, on comprend pourquoi celles-ci peuvent « être tenues au secret ». La trace qui n’a plus rien à cacher, telle la trace numérique, en est-elle encore une ? Et si son destin est de « faire paysage » en se rendant énigmatique pour l’œil, elle ne lance plus un semblable défi quand elle est numérisée et qu’elle devient l’infime parcelle d’un stock gigantesque.

Technologies et stratégies de communication imposent un mode de vie schizophrénique, articulé entre présence numérique et présence charnelle. Dans la Java Bleue, Édith Piaf chante : « Je veux te serrer plus fort / Pour mieux garder l’empreinte / Et la chaleur de ton corps ». Cette empreinte du corps de l’autre tant espéré dans l’amour demeure une tentation irrépressible de matérialiser la trace sur la peau (tatouage de l’amour) qui n’a aucune commune mesure avec la trace numérique. La présence charnelle, avec la cohorte de ses empreintes, nous ne pouvons la vivre que comme un manque douloureux quand s’impose au quotidien la présence numérique.

 

 

 

Notes

[30] Paul Éluard. L’amour la poésie. 1929.

[31] Mot hébreu. Nom du paradis terrestre dans la genèse.

[32] Georges Perec. Espèces d’espaces. Galilée, 1974.

[33] André Leroi-Gourhan. Le geste et la parole. Albin Michel, 1964.

[34] René Char. La parole en archipel. Gallimard, 1962.

[35] Roger Caillois. Pierres. Gallimard, 1996.

[36] Maurice Blanchot. La part du feu, p.173, Gallimard.