Lumière d'hiver

Benoît Vincent

 

 

 

1. Je suis monté au sommet de la montagne et je suis descendu au fond du vallon. (Je connais mal le fond sous-marin, moins encore le fond souterrain.)

J’y suis allé presque exprès : pour lire.

Lire ce n’est pas voir et le paysage est destiné à être lu – pas vu. On ne voit pas ce qui nous entoure. On ne voit pas l’air, cette matière où nous baignons, mais on ne voit plus non plus les sites, les végétations, les reliefs, la réalité du cosmos.

On ne voit pas la lune ni les étoiles : on y est pris.

Lorsqu’on veut lire le dehors, on cède à l’illusion de s’en départir. Alors, nous lisons : dedans et dehors se fondent, et pourtant quelque chose de mystérieux (c’est l’illusion) est en jeu. Nous croyons souvent lire sans écrire. Nous croyons au surplomb.

 
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2. Il n’y a pas de surplomb. Dans GEnove, je disais, paraphrasant Fabrizio De Andrè : « Je vais vous montrer, vous ne savez pas voir. » Nous disions, en substance : « Je suis plus curieux que vous, bien plus curieux que vous. »

C’est précisément là que se situe mon trouble. À l’interface entre la curiosité, qui est touche-à-tout, et la détermination, qui au contraire se veut précise, je navigue malaisément.

Aujourd’hui je ne sais plus et doute : je bataille entre la peur de l’erreur de détermination et le désir de la liberté de l’à-peu-près. Ce n’est pas banal, mais c’est la directe conséquence de ces deux tensions qui en moi s’affrontent : lecture et écriture ? inventaire invention ? naturalisme ou fiction ?

Expertise ou imaginaire ?

Je dirai plus. Je ne sais plus regarder, je n’ose plus voir. J’ai passé trop de temps dans les faunes fonges flores, à rechercher des caractères fugaces ou évasifs, à reluquer des détails, à suspecter d’infimes variations, à réduire l’échelle par le biais de lentilles, de schémas, de lexiques… mais jusqu’où peut-on aller[27] ?

Inutile… ? Vers 40 ans la vue baisse. La presbytie est due au vieillissement des organes de la vision… Mais vers 40 ans, peut-être, aussi, est-on moins enclin à voir, préfère-t-on s’enrouler un peu dans le souvenir des choses déjà vues.

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3. Le naturaliste, son travail est de lire, comme le trappeur ou le pisteur. Il est un chasseur, plus qu’une sentinelle. Un dérangeur plus qu’un conservateur. Ce n’est d’ailleurs que cela, que je fais, suivre trace, relever empreinte, examiner scorie, tamiser le bran.

Mais d’emblée, l’œil, exercé, fait fi des éléments singuliers et tend, inexorablement, à la synthèse : ce n’est plus une liste d’espèces, mais déjà un milieu, que les espèces – végétales la plupart du temps – forment non seulement le théâtre, mais les acteurs, les personnages principaux.

Techniquement, une suite d’espèces, récurrente en des points différents, forme une entité supérieure, la cénose. Et techniquement, les cénoses elles-mêmes assemblées forment de super cénoses que certains dénomment « paysages » : de cela s’occupe une science obscure, mal connue, la symphytosociologie.

Il a bien fallu passer par des milieux sans végétal : le glacier, la grotte, l’océan, pour comprendre que toute l’astuce réside dans le fait que les plantes forment à la fois un ensemble et une entité… mais là où les plantes font défaut ? ce ne seraient pas des milieux ceux-là ?

Le paysage n’est pas seulement la structure des végétations : il y a des paysages marins, de montagnes désolées et rocheuses ou neigeuses, et même des paysages urbains ! Il y a même des micro-paysages : l’étude des mousses et lichens, des mollusques, des laisses de mer, des pelouses d’annuelles, des boîtes de Pétri nous le révèlent… et probablement des paysages à l’échelle de l’au-delà de la terre, des paysages cosmiques, comme par exemple Stanley Kubrick ou Jack Kirby nous les ont fait palper, avec émotion… (Sans parler des paysages imaginaires ou virtuels).

Existe-t-il un paysage objectif ? Existe-t-il un paysage en dehors de l’entendement humain ? Le paysage n’est-il pas seulement un fait… esthétique ?

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4. La difficulté est de saisir que le paysage n’est pas seulement naturel… mais bien plus encore que la nature n’est pas un fait objectif, hors de la conception humaine.

J’ai écrit, suite à un voyage en Beauvaisis :

Il n’y a pas de nature sans homme

Il n’y a pas de nature tout court.

Il n’y a pas de nature sans trace de vie humaine.

Il n’y a pas un endroit où je me rends pour le travail, au fin fond du vallon humide, au sommet de la montagne aride, où je ne trouve pas un déchet humain. De sorte que je me demande si le paysage, finalement, n’est pas un simple moment du déchet.

Errant dans les zones humides de la Champagne, je suis tombé sur la figure représentée sur la quatrième photographie. Totem sacrificiel, borne propitiatoire, signal périlleux, marque de jeu, je n’ai jamais su vraiment quel était le sens de cet artefact.

Sa forme, son geste, sa robe était pourtant impressionnante – et m’ont impressionné.

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Le marais, la prairie, la forêt laissent des traces, laissent des traces sur toi. Laissent pliures de tourbe, feuilles débrisées, graines abandonnées ; laissent griffures, rayures, points rouges, et piqûres et tiques et courbatures ; laissent trouées, vides, hébétudes ; laissent les eaux inonder, et les airs souffler ; laissent en toi une partie de toi : hors de toi.

La nature, tu l’affrontes au corps, aussi. C’est elle qui t’écrit. Grimper au sommet, s’enfoncer en tourbe, traverser la roselière, les solidages clafis d’abeilles, le champ d’ortie, traverser le fleuve, errer dans la forêt, passer dans le conduit, la nature c’est au corps qu’elle écrit.

Écrire c’est se soumettre, et en l’espèce c’est la nature qui domine. Tous les totems ne sont que des propagules de l’élan vital.

5. Enfin, la nature est un voyage passé. Grande partie du monde qui nous entoure n’est que reflet d’un autre monde. La mer n’est pas bleue. La montagne n’est pas de pierre et le soleil ne brille plus. Nous sommes des êtres déboussolés, précipités quand nous croyons tenir fermes, réceptacles quand nous croyons étendre ou envahir.

Nous sommes des êtres déphasés, toujours immergés dans le passé.

Aussi ce que nous voyons, et malheureusement ce que nous pensons maintenir dans les mailles du langage et, pire, intact, intègre dans les plans de conservation, est déjà un souvenir. Nous protégeons des êtres dont la vie a déjà décidé du sort : poulet glaciaire, carnivore végan, forêt rongée, volcan éteint… fossiles vivants ! Rivières oubliées, prairies destinées à la faucarde, mille clochers (éboulés) et mille fromages (pourris).

Nous nous protégeons (puisque c’est l’élan vital), mais d’autres avaient déjà décidé du sort.

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Turin – Grenoble.

 

Images : Saint-Étienne-les-Orgues (04), Cirey-sur-Blaise (52), Forlì (FC), Belval-en-Argonne (51), Cervesina (PV).

 

 

Notes

[27] Par l’observation fine, on est arrivé à des impasses logiques : il existe aujourd’hui des centaines d’espèces d’alchémilles et de pissenlits, des milliers d’espèces de ronces et d’épervières… je ne les reconnaîtrai jamais : serais-je devenu inutile… ? Je ne reconnais pas au premier coup d’œil un œillet sylvestre d’un œillet de Séguier, une violette de Rivin de la violette de Reichenbach, un trèfle doré d’un trèfle des champs. Je dois réviser, toujours, les clefs de détermination des clausilies, des candidules, des oxychiles.