Angle mort — échange épistolaire

Jean-Paul Kauffmann, Henri-Pierre Jeudy

 

 

 

Cher Jean-Paul,

Je me suis toujours demandé ce que signifiait « lecture d’un paysage ». Les vestiges, les scories, mais aussi les traces plus informes, imposent au regard une vision si holistique que celle-ci, pour être appréhendée par des mots, ne peut que se fragmenter. Un jour, sur un petit pont qui enjambait un ruisseau adjacent à la rivière, je me suis penché pour observer les clapotis de l’eau, j’ai aperçu une forme étrange, j’ai pensé qu’un morceau de bois était bloqué par des racines d’arbre, et en regardant de plus près, j’ai cru apercevoir deux yeux noirs immobiles, un corps difforme, long d’une trentaine de centimètres que le courant ne parvenait pas à emporter. Plus je voulais distinguer avec précision l’objet de ma vision, plus se profilait l’apparence d’un embryon d’animal avec une queue de poisson. Sans doute étais-je la proie d’un effet de paréidolie, l’image en devenant si prégnante ordonnait tout le sens de mon champ de vision. J’avais l’étrange conviction de croire en ce que j’étais en train de voir, l’image que je me forgeais ne me laissait pas d’autre alternative de lecture. Il me fallait changer pour ainsi dire de tableau si je voulais voir autre chose. Les secrets de mémoire d’un paysage se dévoilent d’une manière kaléidoscopique, ils s’appréhendent en suivant l’étrange enchaînement d’une superposition des images jusqu’à ce que l’effet brusque de leur condensation provoque une vision inattendue. Je me disais que le mot « paysage » ne prenait sens qu’au rythme d’une perte de figuration de sa propre cohésion comme s’il était d’abord destiné à désigner ce qui se délite au regard.

L’invasion de l’eau, au cœur de l’hiver, je l’ai connue souvent au cours de ma vie comme le retour de la mer dans les plaines, un retour à cette époque oubliée qui m’offrait une reproduction des temps primitifs, tel le décor d’une archéologie du monde réduite à sa plus simple expression : l’inondation sans fin. Je ne cherchais plus à deviner la présence de la terre labourée jusqu’à l’horizon, le temps des saisons se noyait au fil de longs jours, entraînant le mouvement des eaux vers l’apparence trompeuse de l’infini où elles allaient se calmer en épousant la forme d’immenses lacs enchevêtrés les uns aux autres. Il ne restait du cours de la Blaise que les courbes et les lignes de son double incertain, évoqué par une légère accélération du cours de l’eau entre des rangées de chênes épars, dénudés et noirs. La perception d’un paysage, visuelle et haptique, offre d’innombrables possibilités à sa lecture. Celle-ci, quand elle se veut « savante » fait appel à différents registres du savoir tout en restant soumise à un certain ordre didactique.

La vision que nous avons des choses demeure aussi hantée par des rejetons de l’inconscient qui resurgissent d’une manière subreptice. Ce qui est « sans rapport » s’associe alors dans notre regard. Avoir des hallucinations, c’est être soumis à la vitesse d’apparition des analogies lorsque nous entendons ou que nous voyons ce qui n’est pas et qui pourtant semble être. Dans le célèbre conte d’Andersen, « les habits neufs de l’Empereur », c’est une petite voix d’enfant qui s’exprime « mais papa, l’Empereur n’a pas du tout d’habit » alors que le peuple le voit revêtu des plus somptueux vêtements. Ce n’est pas tant la croyance en ce que nous voyons qui l’emporte sur la réalité, c’est « le destin du corps » qui s’exprime dans la vision. Ce que nous nous attendions à voir est bien là même si ce n’est pas vrai.

Au fond, j’aime bien me dire, Jean-Paul, que les « troubles de la perception » sont une chance pour la vision que nous avons de « l’état des choses ». Elles révèlent l’autonomie du corps comme l’illusion ontologique de l’acte de percevoir. Je ne suis pas sûr de ce que je viens d’écrire, je l’avoue, mais je crois que le corps se joue, avec une surprenante ironie, de nos préjugés visuels.

Bien à toi,
Henri-Pierre

Cher Henri-Pierre,

 

J’avoue que je ne sais pas par quel bout prendre ta lettre. Comme d’habitude, tu as le chic pour surprendre et user du paradoxe afin de parvenir à tes fins. Mais quel est ton point de mire ?

J’aime que tu évoques cet effet de paréidolie qui dévoile certains paysages à la manière d’un kaléidoscope. Comme tous les enfants, je me suis amusé à donner du sens aux nuages qui défilaient dans le ciel et à leur assigner une figure humaine.

Le paysage est-il un pays sage ? Ce jeu de mots n’est pas, hélas, de moi, mais d’un écrivain, d’origine argentine, Rafael Pividal, aujourd’hui disparu. Je l’ai un peu connu au début des années 80. Il possédait un humour corrosif et une inventivité qu’on a comparée à celle de Boris Vian. À l’image des hommes, les paysages ne sont pas toujours aussi raisonnables et rangés que le suggère leur apparente immobilité. Il est rassurant de les voir au repos, mais ils ne cessent de bouger et surtout s’évertuent à nous abuser. Tu as probablement raison : ils ne prennent signification que lorsqu’ils se défont ou que quelque chose – un détail – fait défaut. Je l’ai ressenti à plusieurs reprises lorsque j’ai remonté la Marne, plus particulièrement entre Châlon et Vitry-le-François, au milieu de cette Champagne céréalière, qui ressemble parfois à la « mer de plâtre » que décrit Michelet.

Aujourd’hui, avec le recul, je me dis que la partie la plus étrange de mon voyage vers la source de la Marne se situe du côté d’Omey lorsque je longeais les anciens fours à chaux. Déliter, mot que tu emploies, s’applique techniquement à la chaux : elle se décompose en absorbant l’humidité.

Je suis resté envoûté par les traces de ce paysage industriel datant du 19e siècle. Envoûté, mais peut-être victime aussi d’un mirage au milieu de ce désert céréalier. Devant moi se dévoilait l’image d’un château fort assiégé presque neuf. Tout était en place pour l’assaut, mais les assaillants avaient disparu. Je sentais physiquement leur évanouissement dans l’air, lequel était rempli d’une poussière blanche indiquant l’anomalie de cette volatilisation. Alors, selon ta formule, ai-je vu ce qui n’est pas et qui pourtant semblait être ? Tu ne manqueras pas, j’en suis sûr, cher Henri-Pierre, de m’éclairer sur ce point.

Comme tu l’écris dans ton édito, ces architectures abandonnées ne sont nullement les signes de déclin d’un territoire. Bien au contraire, elles en soulignent non seulement l’ancienne opulence, mais aussi une forme de pérennité. Dressées le long de la Marne, ces fortifications industrielles témoignent de la vitalité d’un territoire producteur de ce carbonate de calcium indispensable aujourd’hui à la technologie moderne. C’est ce carbonate qui répand sur la campagne le dépôt farineux.

 
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Four à chaux

 


Il faudrait se pencher sur la permanence de ces fours à chaux. Ils résistent incroyablement au temps et si l’on s’avisait de les détruire, on y parviendrait difficilement, car ces maçonneries solidement adossées à une pente ou à une levée de terre sont pratiquement indestructibles. Les deux symboles-types du paysage industriel restent la cheminée et les toits en sheds ou en dents de scie. Ces emblèmes disparaissent peu à peu alors que les fours à chaux affirment une présence inaltérable qui n’est pas dénuée de mystère. Plus increvables que le Krach des chevaliers, resté intact malgré les bombardements de la guerre civile syrienne ! J’en parle, Henri-Pierre, en connaissance de cause. Je suis né à Saint-Pierre-la-Cour (Mayenne), haut lieu de la fabrication de la chaux. Mon village natal s’enorgueillit aujourd’hui de posséder la plus grande cimenterie de France. Dans les années 50, j’aimais rendre visite à un oncle chaufournier. Il affirmait que l’usine qu’il dirigeait était modeste. Je n’en croyais rien. Les bâtiments avec leur enceinte et leurs murailles de pierres appareillées ressemblaient à une place forte. J’étais persuadé qu’il en était le seigneur. Un donjon surplombait le tout. Devenu adulte, je me suis souvent demandé pourquoi ce donjon avait été construit. Il n’avait aucune fonction utilitaire, mais les architectes ou le propriétaire avaient tenu à ce signe défensif, attribut du château fort. Cette particularité, on la retrouve d’ailleurs en France dans de nombreux fours à chaux. Ils ont été construits explicitement comme des citadelles avec des tours qui ne servent apparemment à rien sinon peut-être à affirmer une forme de puissance.

Tu penseras probablement que je fais une fixation sur les fours à chaux. Une névrose remontant à l’enfance. Espérons qu’elle ne soit pas trop grave. Elle explique sans doute l’illusion d’optique – ou l’hallucination – que j’ai subie du côté d’Omey. Les surréalistes, qui ont ouvert des passages inédits dans les territoires de l’inconscient, prenaient très au sérieux de tels phénomènes. Il existe nombre de lieux ou de situations où les antinomies s’annulent, où tout ce qui apparaît comme sensé ou logique se dissout. Le réel s’est désarticulé, et pourtant il reste résolument le réel.

La formule d’André Breton reste d’actualité : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. »

J’attends avec impatience ta réponse.

Amitiés à toi,
Jean-Paul.

Cher Jean-Paul,

J’ai marché jusqu’au pont des dauphins, j’ai penché ma tête vers l’eau, et au lieu de voir mon visage, j’ai aperçu celui d’un mouton qui n’avait plus qu’un œil. Je me suis retourné, et pensant qu’il s’agissait d’un reflet, j’ai cherché son origine, je n’ai rien trouvé, j’ai observé de nouveau l’eau de la rivière, aucune image n’apparaissait, ce que je venais de voir avait disparu. Derrière moi, il y avait bien des moutons, ils étaient rassemblés à l’autre bout du parc. À l’église, quand quatre coups retentirent, le mouton borgne avança vers moi en titubant. Il fit un pas dans ma direction et s’évapora comme une image qui s’envole dans le vent.

L’œil droit de ma mère étant mort dès sa naissance, je me suis demandé comment elle voyait le monde et les autres. Hormis toutes les connaissances que nous avons sur le rééquilibrage naturel de la perception, je me disais qu’elle voyait des ombres et que celles-ci se superposaient en laissant des traces dans un angle mort. Ce point aveugle serait à l’origine d’un champ de vision ouvert sur l’invisible et pourrait laisser entendre que ce qu’on ne voit pas, et qui est pourtant là, ne se dérobe pas au regard, mais lui offre au contraire la possibilité d’advenir. « Parfois rien ne bouge / l’œil cherche / à rejoindre ce qu’il perd / dans les marais / des ombres » (Pierre-Yves Soucy). La vision que nous aurions « de l’état des choses » demeurerait préalablement hantée par les traces d’une perception plus ancienne. Serait-ce là le commencement de l’aventure ontologique du « toucher visuel » ?

Mais le « déjà là » n’est pas a priori un « déjà vu ». Et le sentiment du « déjà vu » se perd lui-même dans « la chaux de l’existence » malgré tous les signes de reconnaissance de l’histoire qu’il fait renaître. Jean-Paul, ce que tu dis de la chaux me touche, la chaux peut être en même temps un voile gigantesque flottant, et une matière qui conjure les effets rongeurs de l’humidité, une matière capable de jouer dans la durée sa propre dématérialisation. Et n’est-ce pas là une manière de nous représenter ce que peut être la puissance d’une trace, de toute trace, y compris celles de l’inconscient ?

De là, à penser que le secret d’un paysage est de rendre la mort vivante, il n’y a qu’un pas. Dans l’acte de vision, les effets d’une « présence-absence » des choses ne sont-ils pas induits par la collision entre l’inconscient et la part savante de notre mémoire qui demeure sujette aux aléas de notre imagination ? Comme tu l’écris, le réel désarticulé reste toujours le réel. Et l’imaginaire se confronte au réel sans avoir besoin d’utiliser le symbolique comme support de nos représentations. Cette fusion entre la vie et la mort, un paysage nous en renvoie l’image antérieurement à toute expression symbolique que nous lui prêtons. Le jeu des traces et des vestiges serait alors la manière dont un paysage « mort-vivant » s’anime…

Il y aussi l’inverse : la mort que représente le parfait cliché d’un paysage – ce qu’on prend comme l’expression d’un symbolisme exacerbé – peut suggérer l’éveil du vivant. Je me souviens, Jean-Paul, de l’histoire d’un prisonnier à perpétuité de Clairvaux, au début du XXe siècle… Pour s’offrir des « images de l’extérieur », celui-ci peignait des toiles – des scènes de vie bucolique –. Un jour, son seul jour de liberté, paraît-il, il fut invité à accrocher toute son œuvre dans le café d’un village voisin. L’une de ses toiles représentait un garde champêtre vêtu de son habit officiel, la poitrine ceinte d’un ruban bleu-blanc-rouge, qui venait de surprendre une jeune femme sortant nue de la rivière. Cette peinture ayant été accrochée derrière le poêle parce qu’il n’y avait plus de place, un trou pour laisser passer le tuyau avait été fait au-dessus de la tête du garde champêtre. Pareille scène d’atteinte à la pudeur prenait une allure ironique, je pouvais imaginer que le détenu – tel « un peintre du dimanche » – avait passé sa vie à composer le monde extérieur comme une série de cartes postales. Ainsi, ai-je pensé que les stéréotypes de paysage, par la réalité figée de ce qu’ils représentaient – comme des figures de la mort –, pouvaient offrir une dimension « surréelle » à la vision des choses.

Voilà, mon cher Jean-Paul, ma lettre est un peu confuse…

 

Cher Henri-Pierre,

« Ma lettre est un peu confuse », t’excuses-tu en conclusion. Je veux croire que tu n’en penses pas un mot. Tu n’es pas confus, Henri-Pierre, tu es foisonnant. Ta pensée surabonde. Elle donne à profusion. Idées, concepts se multiplient pour se déployer en arborescence. Je t’envie de posséder une telle corne d’abondance alors que tant de personnes qui font métier de réfléchir ne sont en réalité que des fruits secs. Ton étal à toi est plein, varié, imprévu. J’apprécie que tes fruits ne soient pas toujours conformes. Non seulement ils ne sont pas standards, mais ils peuvent même dans certains cas prendre des formes étranges. Sache en tout cas qu’on les savoure avec délectation.

Cet apologue du mouton borgne et de l’œil mort de ta mère, sans parler de l’histoire du prisonnier à perpétuité de Clairvaux, est bien dans ta manière. Certains assènent : un point c’est tout. Toi, tu préfères les points de suspension comme les cailloux que sème le Petit Poucet. Ta façon à toi de vaincre l’ogre et de lui voler ses bottes de sept lieues.

 

Si j’ai bien compris, tout procède de ce point aveugle, cette portion du disque optique totalement dépourvue de photorécepteurs et insensible à la lumière. Métaphore inépuisable de toutes ces réalités qui crèvent l’œil – c’est justement parce qu’elles crèvent l’œil qu’on ne les voit pas ; on ne les voit pas peut-être aussi parce qu’elles sont insupportables.

Cet élément manquant, absent du regard et qui nous échappe, est, paraît-il, compensé par notre cerveau qui sait parfaitement remplir les vides en utilisant notamment la vision de l’autre œil. C’est par ce point aveugle, laisses-tu entendre, que les choses peuvent advenir. Figure-toi que cette histoire de point aveuglem’a toujours intrigué. Au-delà de sa signification première relative à la vision, ce syntagme a fait florès dans le domaine de l’art, de la littérature, et même de la dégustation du vin, sujet qui m’est cher, comme tu le sais peut-être. Le point aveugle est l’élément manquant qui explique tout. Un écrivain espagnol contemporain que j’apprécie, Javier Cercas, en a fait le sujet d’un livre. Le point aveugle est cette part inconnue qui révèle la vérité cachée d’un texte. Par cette « obscurité radiante », par ce « silence de sens », explique-t-il, les romans s’illuminent. En résumé, c’est la part indécidable de l’œuvre qui l’empêche d’être réduite à un seul sens. Exemple, Don Quichotte est-il fou ou non ? Réponse : ça dépend du lecteur. Le propre d’un grand roman est de ne pas répondre à toutes les questions. Il possède un noyau énigmatique, inentamable, qui renferme sa véritable nature. De même, les grands vins possèdent un « centre ». Une zone d’obscurité, hermétique, impossible à atteindre ; c’est au cœur de cette « cécité » qui sera toujours impénétrable, que repose la part la plus délectable. Le point aveugle, on n’a pas trouvé mieux, pour indiquer qu’il y a toujours quelque chose qui fait défaut. Walter Benjamin disait même – je ne garantis pas l’exactitude de la citation – que le monde tient précisément parce qu’il y a toujours un absent.

On en revient finalement au point de départ. À la trace, qui signale le manque, l’absence, la résolution impossible. Il manque quelque chose, mais quoi ? Tu as raison dans ton introduction de sous-entendre que dans un paysage, ce qui est invisible est le plus intéressant. Quelque chose fait défaut que nous n’arrivons pas à identifier. Cette lacune, cette pièce manquante, on pressent bien qu’elle révèle une vérité cachée.

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Jean-Paul Kauffmann et la Marne à Saint-Dizier

 

Quand j’ai remonté la Marne, je n’ai cessé d’être à la recherche de l’élément qui avait disparu. C’était même devenu une obsession. La métallurgie française, tu le sais mieux que moi, est née en Haute-Marne. Les ateliers et hauts fourneaux qui ont fait la richesse de cette région se sont pour la plupart effacés. Pourtant, l’empreinte est toujours là. L’empreinte est différente de la trace. L’empreinte est la marque en creux, une sorte de pression exercée par des activités humaines restée gravée dans le paysage. Elle est indélébile et pourtant on ne la voit pas – ou on la voit mal. On peut dire que c’est une matrice, car elle pèse sur ces sites non pas comme une mutilation ou une conscience douloureuse, mais plutôt comme une sorte de fierté, en tout cas un sentiment qui s’apparente à la dignité même si celle-ci est empreinte de chagrin.

J’ai beaucoup parcouru la France. En Haute-Marne, je n’ai jamais été autant frappé par l’apparence de déshérence et une forme de superbe inscrite non seulement dans le paysage, mais dans l’esprit des hommes qui l’habitaient. Le souvenir d’un âge d’or semble être consigné à la surface de ce territoire. C’est peut-être cela le « miroir obscur » dont tu parles dans ta présentation.

Miroir obscur, point aveugle, ce qui est soustrait à la vue cache la réponse de l’énigme. Mais pas toujours. Il faut accepter en toutes choses, me semble-t-il, cette part qui refuse de se révéler et défie l’explication. Personnellement, je trouve cette frustration très stimulante.

Amitiés,
Jean-Paul

Cher Jean-Paul,

Quand tu dis, en parlant de ta longue balade en Haute-Marne, « le souvenir d’un âge d’or semble être consigné à la surface de ce territoire », n’est-ce pas de cette « apparence de la déshérence » que naît une étrange souveraineté des paysages ? Je pense même que tout regard reste sensible à « l’apparition de la déshérence » qui viendrait de la présence fantomatique de la vie récemment passée. Cette impression d’un vide autrefois comblé par tant d’activités – celles de la vie industrielle – n’advient que dans un vertige de traces, elles-mêmes devenues de véritables empreintes sur le territoire. L’empreinte est en même temps, au moment où elle est perçue, perte de l’origine et contact avec l’origine. La trace, elle, demeure plus indéfinie et plus insaisissable. Telle une lettre abandonnée à la cantonade, restée « lettre morte », la trace « tient au secret » la vision cachée du paysage.

Qu’un paysage « soit tenu au secret », n’est-ce pas là une invitation stimulante lancée à l’aventure de la perception ? Une sorte de provocation défiant l’œil tenté de découvrir par tous les moyens ce qu’il ne peut voir dans « l’angle mort ». Une enquête impossible parce que l’enjeu n’est pas de retrouver ce que le temps et la nature auraient occulté, mais d’appréhender les « effets de secret » du paysage pour eux-mêmes. Comme bien des enfants, Jean-Paul, quand je m’inventais un paysage, tel le décor d’une aventure que je construisais, je me mettais dans un coin de la salle de bain et je ne bougeais plus. Je voyageais en pirogue sur l’Amazone, ce fleuve, je l’imaginais si gigantesque que j’avais du mal à en percevoir les rives. Quand ma pirogue approchait l’une d’elles, les Indiens accouraient pour m’accueillir… Maintenant, étant obligé, pour des raisons de confinement, de parcourir les mêmes chemins dans mon coin de Haute-Marne, je me retrouve dans une situation identique à celle de mon aventure en Amazonie dans la salle de bain… Le secret n’a pas de contenu, c’est la cachette idéale de l’imaginaire.

Mais d’une parole demeure la trace ; qu’un homme peut saisir (Hölderlin).

Avec toute mon amitié, je t’embrasse,
Henri-Pierre